9782283022832

4ème de couverture :
Aujourd'hui, à Delhi, il y a un homme à abattre.
Cet homme - journaliste renommé -, apprend par un flash d'informations, un dimanche matin, qu'il vient d'échapper à la mort et que cinq assassins ont été arrêtés. Il ignore pourquoi on a voulu le tuer. Est-ce parce qu'il a révélé une affaire de corruption au sein du gouvernement indien dans les colonnes de son magazine, ou bien seraient-ce les services secrets pakistanais qui auraient décidé de le supprimer ?... Protégé par une escouade de policiers et assisté de ses avocats, il se retrouve bientôt face à ses cinq tueurs.
Tout oppose la vie de ces dangereux criminels nés des entrailles de l'Inde du Nord, prêts au crime pour quelques roupies, à celle de l'homme qu'ils devaient éliminer.
Chaku, l'as du couteau, Kabir M, l'héritier musulman de la Partition sanglante de 1947, Kalya, l'enfant serpent, Chini, son complice de rapines dans la gare de Delhi, et Hathoda Tyagi qui tue au marteau, ont grandi dans la cruauté impitoyable et l'innommable environnement des millions de laissés-pour-compte de l'Inde en marche.
En leur restituant, dans cet ample et majestueux roman vérité, leur innocence perdue et une émouvante dimension affective, Tarun J Tejpal fait de ces assassins les victimes des grandes failles de l'Inde contemporaine : la caste, la religion, la misère, le pouvoir et la corruption...
Et il confirme, ici, sa place majeure et incontournable dans la littérature indienne contemporaine.

Mon avis :
A tout lecteur potentiel de ce livre, je me dois de vous prévenir sur deux points qui me semblent importants :
1) A tous ceux qui ont lu Loin de Chandigarh et qui l'ont aimé, autant vous dire tout de suite qu'il n'est absolument pas certain que ce livre remporte votre adhésion... En effet, pour moi, Loin de Chandigarh dresse le portrait d'une Inde moderne des classes moyennes, tolérante (avec, entre autre, un couple mixte Hindou-Mulsulman), emprunte de sensualité, sensible, ayant gardé des valeurs et forte de son histoire. Ici, point de tout cela : L'Inde moderne des humbles, pour l'auteur, est composée de bouges où les hommes ont perdu leur âme, parfois même leur identité ! Point de sensualité mais des agressions sexuelles, point de sensibilité mais de l'ardeur à détruire tout sentiment de faiblesse, point d'histoire, sauf pour en rappeler les épisodes les plus sanglants !...
2) Aussi, mon deuxième point est : "Ames sensibles, s'abstenir !". Ce livre est dur, très dur : j'avoue avoir parfois dû refermer le livres quelques instants, sur quelques passages particulièrement explicites qui m'ont particulièrement heurtée... Rien ne nous est épargné : violence, cruauté (extrême cruauté), pauvreté, drogue, agression... Cet auteur nous livre une Inde difficile à supporter par certains côtés et les mots, très crus, renforcent le propos...

Vous l'aurez donc compris, c'est le portrait d'une Inde "perdue" que nous dresse Tarun J. Tejpal à travers le récit de cinq "assassins" à qui la vie n'a rien épargné : sont-ils réellement des meurtriers sanguinaires, sans foi ni loi comme le clament les autorités ? Ou sont-ils tous victimes d'un système qui n'épargne pas les humbles, les pauvres, les orphelins, les différents ? Ne sont-ils pas simplement des boucs émissaires d'un système corrompu qui accuse des innocents à grand renfort de médias pour faire oublier ses propres méfaits ? Toute la question est là !

Qui sont ces cinq assassins ?
Il y a Chaku, fils d'un soldat qu'il ne voit qu'à l'occasion de très rares permissions pendant lesquelles, pour lui "apprendre la vie", son père le bat sous n'importe quel prétexte... Il est chétif, peu bavard, bousculé par ses camarades jusqu'au jour où, poussé un peu trop loin, il va utiliser le tranchant d'un couteau... "Un couteau est un bel objet. Il n'est pas fait pour tuer. Pour ça, il y a le pistolet. Le couteau sert à effrayer, à semer la terreur dans la mémoire de ton adversaire. Le couteau est un instrument d'orfèvre, le pistolet un ustensile de quincaillier. Une balle ne te donnera jamais la finesse, la précision d'une lame. [...] Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l'arme blanche." (Buchet/Chastel - p.97)

Il y a Kabir M., dont le père a été si traumatisé par les récits des atrocités de la Partition qu'il n'aura de cesse de le préserver d'éventuelle agression à caractère religieux. "Des hommes opiniâtres avaient départagé la terre sans se soucier des artères de l'amour, de la famille, de la communauté, de l'Histoire, des animaux ni des arbres qu'ils mutilaient. Et l'on apprenait que le sang commençait à couler partout des veines sectionnées." (Buchet/Chastel - p.201) Ce père, coupable d'avoir trop peur pour son fils, lui fera ainsi oublier sa religion, ses coutumes jusqu'à son nom ! Un jour, Kabir M., voleur non violent, sera arrêté et puni pour un crime qu'il n'a pas commis... 

Il y a Chini et Kaliya, orphelins tous les deux, qui vivent sur le quai d'une gare et trouvent le réconfort dans la drogue. "Cependant, ils connaissaient le secret, la vérité de la solution. Elle était faite pour blanchir et effacer. Pour nettoyer les tâches sombres de l'esprit. Pour recouvrir la souffrance de la mémoire, corriger la douleur lancinante de l'émotion. Elle ne servait pas seulement à effacer le papier, mais le monde entier. Tout. Le bruit, la puanteur, le fer, l'urine, la merde, les policiers, la nourriture rance, les haillons, les croûtes, les déchets, les déchets, les déchets. Tout." (Buchet/Chastel - p.310) Un jour, ces enfants, seront approchés pour devenir "coursiers"... 

Et il y a Hathoda Tyagi : peu bavard, il se met dans des colères monstrueuses pour des raisons pas toujours évidentes alors, le jour où ses soeurs sont agressées, il voit rouge et va les venger, à coup de marteau... "Sa mère affirmait qu'il avait le coeur tendre. Seule sa tête était un peu échauffée. Son père disait que sa tête n'était pas seulement échauffée mais en feu, et qu'un jour les flammes lui carboniseraient le coeur, peut-être même tout ce qui l'entourait. Ses soeurs disaient qu'elles l'aimaient, mais qu'elles avaient besoin d'être protégées de lui." (Buchet/Chastel - p.415)

Et leur victime ? Un homme de la classe moyenne qui, malgré une profession qui devrait le pousser à rechercher la vérité, se montre bien docile et, peut-être, un peu trop crédule... "Un peu de lait dans l'eau vaut mieux que pas de lait du tout. Dans les pauvres masures, on met deux cuillers de lait dans un verre d'eau et l'enfant boit avec bonheur. Nous sommes un pays pauvre et il faut se nourrir d'illusions quand le lait fait défaut." (Buchet/Chastel - p.45)

J'ai beaucoup aimé ce livre, même si de très nombreux passages sont durs à supporter ! Bien sûr, je pense, comme dans tout livre qui vise à démontrer les faiblesses d'un système (politique, religieux, social...), que le trait est un peu forcé mais je pense aussi qu'il y a tout de même bien plus de réalité que nous ne sommes prêts à accepter... Parce que, l'Inde, ce n'est pas le monde édulcoré que nous montre le cinéma bollywoodien ! Un livre et un pays à découvrir ! ;-)

D'autres avis : Joël (Biblioblog), Amanda

Plaisir de lecture :  lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation05_30lecture_notation0_30

Challenge du 1% littéraire : 2/7    challenge_du_1_litteraire_2009