claudel_excelsior
Editions : Le Livre de Poche - Nombre de pages : 84

4ème de couverture :
Viens donc Jules, disait au bout d’un moment un buveur raisonnable, ne réveille pas les morts, ils ont bien trop de choses à faire, sers-nous donc une tournée…
Et Grand-père quittait son piédestal, un peu tremblant, emporté sans doute par le souvenir de cette femme qu’il avait si peu connue, si peu étreinte, et dont la photographie jaunissait au-dessus d’un globe de verre enfermant une natte de cheveux tressés qui avaient été les siens, et quelques pétales de roses à demi tombés en poussière. Il saisissait une bouteille, prenait son vieux torchon à carreaux écossais et, lent comme une peine jamais surmontée, allait remplir les verres des clients.

Mon avis :
peinture_villaret01Un petit bijou pour un vrai coup de coeur !!!
De la nostalgie (beaucoup), de la douceur (énormément), de l'émotion (pas mal) et quelques brins d'humour, c'est ce que nous propose Philippe Claudel dans cette merveilleuse nouvelle à l'écriture magnifique et très poétique. J'ai tout simplement a.d.o.r.é ce livre ! ;-)

Avec ce récit, le narrateur nous emmène dans ses souvenirs d'enfance alors qu'il vivait chez son grand-père, Jules, propriétaire d'un petit bistrot où régnait chaleur et douceur de vivre. Avec beaucoup de tendresse, il nous raconte son profond attachement pour son grand-père, alcoolique, certes, mais conversant avec les anges... "J'aimais Grand-père comme on aime à huit ans : avec ferveur et vénération. Et même si le curé que je servais chaque dimanche sous mon aube gaufrée ne lui avait pas encore trouvé d'autel ni de niche en son église, j'étais certain que mon Grand-père parvenait quand il le voulait à tutoyer les anges et à discuter de la pêche au brochet, des chanterelles en tube et de l'odeur un peu surette des pommes blettes, avec saint Pierre ou la Vierge Marie." (Le Livre de Poche - p.17)

C'est également avec beaucoup de nostalgie que le narrateur nous présente le Café de l'Excelsior, propriété du grand-père : ses "mauvaises" chaises, ses tables en pin, sa porte au rideau jauni, ses vapeurs de fumée et ses piliers de bar, tous des hommes et ne choisissant pas toujours entre "Boire ou Conduire"... "Une loi non écrite, coutumière en quelque sorte, interdisait l’entrée de notre boyau au beau sexe et aucune de ses représentantes n’aurait osé la braver. A peine ai-je vu, une seule fois, une touriste égarée franchir notre porte un cric à la main, et demander aux buveurs médusés, qui débattaient jusqu’alors de complexes formules de distillation clandestine, de l’aide pour changer une roue crevée. peinture_villaret5La pauvrette dans sa jupe en vichy bleu pâle rehaussé d’arabesques de cambouis s’encadrait à contre-jour dans l’huisserie de guingois. Elle était aussi perdue et haletante qu’un jeune animal traqué par des chasseurs. L’obscurité du lieu la dépaysait plus encore, et elle n’osait entrer davantage, se contentant de répéter d’une voix fluette sa demande. Après avoir laissé passer sa première stupeur, Grand-père quitta son zinc, lissa son torchon à essuyer autour de son cou à la façon d’une étole, et marcha vers elle d’un pas martial. Puis, arrivé à deux souffles d’elle, il lui dit sur un ton sourd : "Veuillez sortir, Madame, vous êtes ici dans un temple, vos questions profanes troublent notre prière.” " (Le Livre de Poche - p.61-62)

Mais ces moments de partage grand-père / petit-fils ne dureront que trois ans, temps au bout duquel "un sbire à lunettes, étranglé dans le col amidonné d’une mauvaise chemise, ne décidât qu’au nom de la protection de l’enfance ma place était plutôt dans une morne et catholique famille d’accueil que dans un lieu de perdition liquide." (Le Livre de Poche - p.25).
Et ce ne sera que bien des années plus tard que le narrateur osera revenir vers le pays de ses dix ans...   "Nous délaissent sans prévenir les plus beaux de nos jours, et les larmes viennent après, dans les après-midi rejouées de solitude et de remords, quand nous avons atteint l’âge du regret et celui des retours. Les visages et les gestes que nous traquons dans l’ombre des puits de nos mémoires, les rires, les bouquets, les caresses, les silences boudeurs, les taloches aimantes, l’amour et le don de ceux qui nous mènent au seuil de la vie creusent cette souffrance autant qu’ils nous apaisent." (Le Livre de Poche - p.83)

A lire !  ;-)

De cet auteur, j'ai également lu il y a quelque temps déjà le recueil de nouvelles Le monde sans les enfants (et autres histoires) que je vous recommande également ! ;-)

D'autres avis chez BOB.

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30

Coup_coeur

Les illustrations proviennent du site : Paris-Bistrot.com