mueenuddin

Editions : Buchet/Chastel - Traduction : de l'américain (Pakistan) par Simone MANCEAU - Titre original : In Other Rooms, other Wonders - Nombre de pages : 307

4ème de couverture :
À la fin des années soixante-dix, entre Lahore et Islamabad, tandis que décline l'ordre féodal du Pakistan une galerie inoubliable de serviteurs, de chauffeurs, de contremaîtres et de comptables gravite en huit histoires entrelacées autour de K.K. Harouni, propriétaire terrien, distant et négligent.
Saleema a vingt-quatre ans quand elle tombe enceinte d'un vieux domestique qui finit par l'abandonner, avec son petit garçon, dans les rues de Lahore, à la mort de K.K. Harouni...
Un jardinier est emprisonné et torturé par la police...
La jeunesse dorée d'Islamabad n'est pas en reste avec la vie dissolue de Lily, qui cherche une rédemption dans les bras d'un jeune fermier trop sérieux dans un Pakistan postcolonial en cours d'implosion...
À la lecture de ces fictions ciselées sur le Pakistan moderne où le bonheur est rare, le destin inévitable, et où chacun cherche sa place à l'heure où s'épuisent les traditions, on n'est pas sans penser à Tchekhov, voire aux Gens de Dublin de Joyce.
Avec le même art du détail et la même passion pour ses personnages, Daniyal Mueenuddin fait une entrée retentissante en littérature.

Ce recueil aux odeurs de poussière, de luxure, de mangues et de jasmin est en lice aux États-Unis pour le National Book Award (catégorie Fiction) 2009.

Mon avis :
Pakistan, années 70. A travers huit récits, Mueenuddin nous dresse le portrait d'un pays sortant tout juste d'un système féodal, un temps où les petites gens, domestiques, chauffeurs, cuisiniers et même électriciens, dépendent de la générosité (et de la tolérance) du "seigneur" de la région... Aucune de ces histoires n'est heureuse, tendre ou même juste; toutes sont tristes, sans espoir et montrent combien la vie des modestes est totalement dépendante de leur maître : d'un jour sur l'autre, tout peut être perdu !

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Dans La femme brûlée, deux frères cachent un misérable vol en brûlant la femme de l'un, l'accusant du délit ! Mais puisque que le père du mari travaille pour le neveu de Mr K.K. Harouni, le grand propriétaire terrien, qu'auraient-ils à craindre ? Après tout, cette femme, prise de remords pour le vol commis à l'encontre de son beau-père, s'est tout simplement suicidée : qui pourrait prouver le contraire ? ... où l'on découvre qu'une femme n'a que peu d'importance et la justice encore moins pour qui connaît "le maître"...
"Je suis juge de première instance à la Haute Cour de Lahore. Autant vous le dire tout de suite, pour que vous compreniez ma position dans cette affaire, malgré ma profession, je ne crois pas à la justice et je ne suis plus animé du moindre désir d'être ce qu'en faculté de droit nous appelions "le bras armé du Prophète". Je ne prétends pas non plus avoir les mains parfaitement propres et ne peux donc me permettre d'envisager le système judiciaire autrement qu'avec un certain degré de tolérance. Je rends mes verdicts en fonction des différentes pressions qui sont exercées sur moi." (Buchet/Chastel - p.13)

Dans Nawabdin l'électricien, un technicien particulièrement doué, permet à ses clients (dont K.K. Harouni) d'économiser sur leurs factures d'électricité en freînant le disque du compteur... Plus très jeune et marié à une femme très fertile, avoir une moto lui permettrait non seulement de couvrir plus de distance par jour pour accomplir son travail mais rehausserait son statut auprès de ses congénères...
"Malheureusement ou pas, tôt dans la vie, Nawab avait épousé une femme douce qu'il adorait, mais d'une fertilité rarement égalée. Ainsi s'appliqua-t-elle à lui donner des enfants, sinon précisément espacés de neuf mois, du moins guère de bien plus. Et rien que des filles. L'une suivant l'autre, jusqu'à l'arrivée du garçon tant désiré, s'ajoutant à sa bonne douzaine de filles, allant du berceau à onze ans, enfin couronné de l'élément insolite." (Buchet/Chastel - p.33)

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Dans Saleema, une jeune fille de vingt-quatre ans, mariée à un drogué, devient la maîtresse de Rafik, le vieux serviteur de K.K. Harouni, le grand propriétaire terrien (encore lui !). Elle goûtera, le temps de quelques mois, au bonheur d'être aimée, choyée, avant d'être abandonnée...
"Ce fut un voyage qui ramena Saleema à son enfance, au travers de villes qui ressemblaient à celles autour de sa maison, cent cinquante kilomètres plus à l'est, d'innombrables rangées de vilains immeubles en béton, des bazars grouillants, des taudis, des mares d'eaux usées envahies par des nénuphars comestibles, suivis de la pleine campagne, d'orangeraies en fleur, de champs de moutarde jaunes. Mais, cette fois, elle roulait dans une belle voiture et non dans un car vétuste, empuanti par la foule. Le soir précédent, elle s'était verni les ongles : sa main reposait sur la portière, le souffle du vent lui effleurait les doigts, elle se sentait jolie. Ils traversèrent des plantations de manguiers, des champs de blé prêts pour la moisson, Rafik égrenait son chapelet en plastique usé, récitait les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, son regard voilé laissait filer le paysage sans le voir.
Ils s'engagèrent sur une route à voie unique, traversèrent des marais salants, puis des champs irrigués, pour déboucher enfin dans un verger de vénérables manguiers.
"Tout ça, ça appartient à Mian Sahib !" annonça Rafik."
(Buchet/Chastel - p.62)

Dans Notre-dame de Paris, dans les années 2000, un jeune pakistanais, Sohail, ayant fait ses études aux Etats-Unis, décide de faire du tourisme en France avec sa petite-amie américaine, Helen... Quand ses parents débarquent à Paris, il sait qu'il va devoir leur présenter Helen et cela ne s'annonce pas de tout repos...
"[...] Là-bas, il serait émasculé, ni américain ni installé comme au Pakistan. Et avec un boulot qui ne lui plairait pas. Je les vois ces jeunes qui reviennent à Karachi pour deux semaines de vacances après s'être installés en Amérique, avec leur petit air soumis, un peu contrit. Et davantage encore depuis le 11-Septembre ! Comme si, jour après jour, ils s'excusaient. Les origines de Sohail seront toujours un handicap, quand il prendra l'avion pour aller plaider dans le Sud profond ou chez les céréaliers du Nord. Non qu'il manque d'assurance, mais ils n'auront de cesse de le briser. Quoi qu'il en soit, pour vous, il est surement prêt à le faire et à travailler pour un cabinet juridique new-yorkais. Il pourrait même aller habiter chez vous, si vous le souhaitez. Mais vous pouvez me croire, il ne serait pas heureux, car il ne nourrirait pas ce qu'il y a de meilleur en lui." (Buchet/Chastel - p.196)

Je vous laisse découvrir les autres nouvelles...

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J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Au delà du côté archaïque et démodé de la vie de ces petites gens pour l'occidentale que je suis, de l'absence de justice, du peu de scrupules et d'honneur des personnages, ce livre est un vrai dépaysement ! Daniyal Mueenuddin décrit avec beaucoup de détails et de soins les différents personnages mais aussi la campagne environnante (vergers de manguiers, champs de coton, de canne à sucre, ...) que l'on y prend goût et qu'on arrive (presque) à oublier l'actualité peu enviable de ce pays ! Les différents protagonistes sont, malgré tout, très attachants et j'ai eu envie, même si cela est resté illusoire, que leur vie soit meilleure, que l'espoir leur soit possible ... Un très bon livre pour découvrir le Pakistan ! ;-)

D'autres avis : Amanda, Leiloona, Ajia et Joël (Biblioblog).

A lire ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

Si vous souhaitez en découvrir un peu plus sur ce pays, je vous conseille également Transgression, roman de Uzma Aslam Khan paru aux éditons Philippe Picquier : assez différent de ces nouvelles, j'avais beaucoup aimé le portrait de ce pays dressé par l'auteur.

Les photos illustrant ce billet sont issues du site du livre Hautes Vallées du Pakistan de Géraldine Benestar et Pierre Neyret.