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Editions : Pavillons poche - Robert Laffont - Traduction : de l'anglais (Inde) par Carisse BUSQUET - Titre original : English August - Nombre de pages : 541

4ème de couverture :
"Le premier réveil à Madna fut atroce ("J’étais baisé, comme Adam déchu", écrivit-il plus tard à son amie Neera de Calcutta). Il ouvrit les yeux avec difficulté avant de comprendre que les moustiques s’en étaient même pris à ses paupières. Il regarda le plafond de bois tout en se disant qu’une journée qui commençait par un sentiment de dégoût s’annonçait plutôt mal! Il se regarda dans la glace: deux points rouges et gonflés s’étalaient sur sa joue droite, à la naissance de la barbe, et un autre au-dessus de l’oreille gauche. "Les moustiques de Calcutta sont plus civilisés, ils ne vous piquent jamais au visage." Madna avait prélevé sur lui sa première dîme de sang."
À travers les tribulations d’Agastya, un jeune Bengali lettré, parachuté dans l’administration d’une province rurale, Upamanyu Chatterjee évoque avec une cocasserie irrésistible les difficultés de l’Inde d’aujourd’hui : son identité, mais aussi les tabous sexuels, les contradictions entre tradition et modernité, le choc entre Orient et Occident… Un livre dont l’ironie fantasque nous offre la meilleure des satires...

Mon avis :
roy005"Mais Agastya voulait échapper au préfet et à son travail pour retrouver une autre vie. Une existence secrète qu'il allait mener toute l'année dans la chaleur et l'obscurité de la chambre de la rest house ou dans celles, analogues, d'autres établissements. Cette vie privée devint beaucoup plus passionnante et plus réelle que celle du monde extérieur. L'après-midi, il fermait les volets pour se protéger d'un monde incandescent. [...] C'était l'univers de la marijuana et de la nudité, d'une musique désespérément déplacée (Tagore ou Chopin), et des pensées qui fermentent dans l'isolement. La chaleur, la contemplation de la sueur perlant sur la peau nue avaient quelque chose de vaguement érotique." (Pavillons poche - Robert Laffont - p.57). Cet extrait résume assez bien les après-midi de ce fonctionnaire : fuite de la réalité, obscurité, marijuana, musique, chaleur, solitude... bref, rien de "déjanté" (en tout cas pas au sens où moi, j'entends l'adjectif "déjanté"...) : je pense sincèrement que le titre français est une erreur ou que la personne qui l'a trouvé n'a pas lu le livre ou ??? Aussi, à la lecture de ce roman, l'ennui arrive assez vite et l'envie de le lâcher également mais, et ceci malgré un style déplorable (ou une traduction mal faite), j'ai persisté et bien m'en a pris car ce roman est très enrichissant pour qui veut découvrir un peu plus l'Inde...

En effet, tout d'abord, ce roman contient une mine de références culturelles indiennes, particulièrement concernant les croyances hindoues, que je connais assez mal je dois dire, même si j'envisage d'en découvrir un peu plus (un jour)... Ainsi, le prénom même du personnage principal, "Agastya", fait référence à un ermite dans le Rāmāyana, un des écrits fondamentaux de la mythologie hindoue : c'est cet ascète qui (selon l'auteur, je n'ai pas lu le Rāmāyana) donne l'arc et la flèche à Rama, septième avatar du dieu Vishnou, parti à la conquête de Sîtâ... De même, à la faveur d'une visite d'un temple hindou, nous découvrons que l'érotisme est un aspect très présent dans la religion hindoue; guère étonnant, me direz-vous, lorsque l'on se rappelle que le Kâmasûtra est un recueil d'origine indienne...

Ensuite, ce roman nous livre une vision assez complète et variée de la vie des fonctionnaires dans les petites villes reculées... Agastya est en effet un stagiaire qui doit passer un an dans différents postes afin d'apprendre son futur métier; au-delà du fait que cela ne lui plaît guère et que, donc, il en donne une vision négative, je n'ai pas eu de peine à imaginer les nombreux solliciteurs en tout genre qui, chaque jour, viennent devant le préfet ou ses subalternes pour réclamer justice, solliciter une faveur, ou tout simplement se plaindre...
roy001En revanche, j'ai eu plus de mal à croire que les serviteurs du préfet étaient des fonctionnaires qui préféraient ce travail au travail de bureau, d'ailleurs, je ne le crois toujours pas : après tout, c'est un roman, et il est possible que l'auteur ait pris quelques libertés...! "Les serviteurs étaient en fait des plantons affectés aux bureaux de la préfecture. Nombre d'entre eux, qui étaient officiellement des fonctionnaires du gouvernement, travaillaient comme domestiques chez les préfets. La plupart convoitaient ce travail, préférant nettoyer les crottes de la progéniture préfectorale plutôt que de transbahuter des dossiers d'un bureau à l'autre. Cette inclination s'expliquait facilement. Au bureau, ses subalternes étaient à des millions d'années-lumière du préfet, alors que chez lui, tout en rampant à quatre pattes pour lui apporter ses chaussures ou lui enlever ses pantoufles, ils étaient suffisamment proches pour lui exprimer leurs désirs : un petit lopin de terre, un prêt du gouvernement, un poste d'huissier pour leur fils dans un bureau de la préfecture." (Pavillons poche - Robert Laffont - p.114)
La corruption est également présente mais n'est pas particulièrement mise en avant dans ce récit : c'est un fait, pas de quoi en discuter pendant des heures... "Au cours des années, vous comprendrez, Sen, que dans le gouvernement, il n'y a pas d'honnêteté absolue, il n'y a que des degrés de malhonnêteté." (Pavillons poche - Robert Laffont - p.265)

roy006Par ailleurs, ce récit vise également à la défense des tribus bengalies et des pauvres de cet état indien tout en dénonçant le mouvement naxaliste (dont je n'avais jamais entendu parler avant cette lecture et dont Six Suspects de Vikas Swarup que je viens de terminer parle également). Le naxalisme est un mouvement révolutionnaire trouvant son soutien auprès des travailleurs ruraux sans terre extrêmement pauvres et des membres des castes inférieures du Bengale Occidental. Ses militants emploient fréquemment la violence (assassinats, usage de bombes, attaques de train et d'autobus), le chantage, l'émeute et l'extorsion...(source : Wikipedia)

Pour finir, ce livre dresse le portrait de nombreux personnages très intéressants et haut en couleur. Ainsi, il y a Shankar, l'ingénieur alcoolique et chanteur hors pair, Sathe, le caricaturiste incompris amoureux de sa ville, Vasant, le cuisinier médiocre à la nombreuse progéniture... et, bien entendu, le Bengale Occidental, qui occupe une place de choix : ses traditions, ses habitants (qui mangent le poisson comme personne ;-) ), ses villes, ses villages, ses faiblesses et un de ses plus talentueux poète : Rabîndranâth Tagore !

Morceau choisi :
"Je voulais représenter un écrivain indien écrivant sur son pays après avoir passé de nombreuses années à l'étranger ou y vivant encore. Ils sont des centaines... bon, sinon des centaines, au moins vingt-cinq. Je les trouve absurdes. Pétris d'une culture étrangère, hybride, ils écrivent sur une autre civilisation. Quel public visent-ils ? C'est pour ça que leur Inde n'est pas réelle, c'est une terre de fantasmes, de métaphysique confuse, un sous-continent peuplé d'imbéciles. Les Indiens deviennent des caricatures. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'histoire universelle, parce que chaque langue est une culture en soi." (Pavillons poche - Robert Laffont - p.97)

Un roman un peu ennuyeux donc mais très instructif... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30lecture_notation0_30

D'autres avis : A_girl_from_earth et Aijia.

Les peintures qui illustrent ce message sont de Jamini Roy dont Upamanyu Chatterjee fait référence dans son roman mais qui était-il ? 
Mahmoud Jamini Roy naît en 1887 dans un petit village de la région de Bankura au Bengale d'une famille bourgeoise de propriétaires terriens. A seize ans, il part étudier à l'École Gouvernementale d'Art de Calcutta où il apprend à peindre dans le respect de la tradition universitaire classique. Il reçoit son diplôme en 1908.
Très vite, il dessine en s'inspirant de la culture indienne, puisant son inspiration dans la vie rurale et l'art populaire et tribal. Entre 1921 et 1924, il puise son inspiration dans la danse du Santhal, s'éloignant ainsi de ses paysages et portraits précédents. Son nouveau style, très éloigné de l'École du Bengale et de la tradition Occidentale, vise à capturer la simplicité de la vie du peuple, à rendre l'art accessible au plus grand nombre et à donner à l'art indien sa propre identité. En 1955 lui est attribué le "Padma Bhushan".
Il a passé la majorité de sa vie à Calcutta et meurt en 1972.
(source : Wikipedia)

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