berberova
Editions : Actes Sud - Traduction : du russe par Lydia CHWEITZER - Nombre de pages : 109

4ème de couverture :
En quelques scènes où l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, Nina Berberova raconte ici les relations d’une soprano issue de la haute société pétersbourgeoise, avec Sonetchka, son accompagnatrice, bâtarde et pauvre; elle décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, et leur installation à Paris où leur liaison se termine dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine. Virtuose de l’implicite, Nina Berberova sait tour à tour faire peser sur les rapports de ses personnages l’antagonisme sournois des classes sociales et l’envoûtement de la musique (il y a sur la voix quelques notations inoubliables). Par ce roman serré, violent, subtil, elle fut, en 1985, reçue en France, où elle avait passé plus de vingt ans avant de s’exiler définitivement aux Etats-Unis.

Mon avis :
1919, Russie, Sonetchka vit seule avec sa mère, professeur de piano à domicile. Son père ? Un ancien élève de sa mère, depuis longtemps envolé, une passade que sa mère paie chaque jour. Les temps sont durs, les leçons se font rares et Sonetchka n'a pas une belle opinion d'elle-même... "J'avais dix-huit ans. J'avais terminé mes études au Conservatoire. Je n'étais ni intelligente, ni belle; je n'avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l'ordinaire. Bref, je ne représentait rien." (Actes Sud - p.17)
Par chance, Sonetchka obtient de devenir accompagnatrice d'une chanteuse de grand talent : Maria Nikolaevna Travina. Se tisse alors entre les deux femmes, une relation étrange et complexe mêlant travail et complicité, amitié et pitié, jalousie et sentiment d'injustice; Sonetchka se sent en effet de plus ou plus amoindrie face à la beauté et à l'immense talent de Maria Nikolaevna, elle vit très mal l'invulnérabilité affichée de sa patronne et rêve de la faire chuter de son piédestal : "Tout autour de moi il y avait la gloire d'une autre, le bonheur d'une autre, et le plus dur est que je les savais mérités, que si je n'avais pas été au piano, sur l'estrade où on ne me remarquait pas, ou dans la loge quelque part derrière Maria Nikolaevna, mais dans cette foule qui l'applaudissait et courrait la voir à la sortie des artistes, je l'aurais regardée moi-même avec le autant d'enthousiasme, j'aurais autant désiré lui parler, lui toucher la main, lui sourire. Mais maintenant, je n'avais qu'un rêve - trouver le point faible de cet être fort, détenir le pouvoir de disposer de sa vie lorsque je n'en pourrais plus de demeurer son ombre." (Actes Sud - p.50)
Sonetchka n'a alors de cesse de la chercher le point faible de Maria Nikolaevna et, dès lors qu'elle le trouve, elle s'imagine déjà sortir de l'anonymat... "Demain, me dis-je. Et peu importe qui des deux il tuera. Mais il leur réglera leur compte, et j'en serai la cause, moi que personne n'écoute et que personne ne remarque, moi qui suis sans nom et sans talent. Le voilà assis cet homme solide et sensé, ce "marchand" qui ne souffrira pas d'être refait et trompé, le voilà avec sa lourde poigne vitale, pour qui nos "permis" ou "pas permis" sont risibles, qui sans hésiter, a, toute sa vie, marché sur les autres pour faire son chemin et maintenant ne cédera rien de ce qui est à lui. Demain il saura tout." (Actes Sud - p.90)... Mais il est des personnes à côté desquelles la vie passe sans même s'arrêter et Sonetchka apprendra à ses dépends qu'elle est ce ceux-là : tout se joue sans elle, insignifiant petit être dont la vie n'a pas besoin pour se déployer...

pianoJ'ai beaucoup, beaucoup aimé ce très court roman
L'histoire est prenante, les personnages très attachants; je me suis surprise à vibrer avec Sonetchka : comme elle, j'ai pensé que la vie n'avait pas distribué les rôles équitablement, que Sonetchka méritait plus d'attention, que Maria Nikolaevna avait un bonheur et une réussite bien trop voyants et pas forcément justes... Mais là s'arrête l'analogie, car au contraire de Sonetchka qui, en russe qui se respecte, a un tempérament passionné, je ne crois pas que l'animosité soit la solution. Et j'ai trouvé un peu exagéré son désir de vengeance envers une personne qui, certes, a une chance insolente mais qui, de fait, n'a pas mérité autant d'animosité et, surtout, ne lui a rien fait !
Concernant le style, Nina Berberova nous livre des phrases courtes, incisives à un rythme rapide, ce qui sied à merveille au récit : en un mot, une écriture selon mon coeur !

Morceau choisi :
"Petersbourg. Année mil neuf cent dix-neuf. Les grands tas de neige. Le silence. Le froid et la faim. Le ventre gonflé de gruau d'orge. Les pieds qu'on n'a pas lavés depuis un mois. Les fenêtres bouchées avec des chiffons. La suie liquide des poêles. J'entre dans l'immeuble. Un immense immeuble sur la Fourchtadskaya. L'ascenseur suspendu entre les étages. Dedans - des immondices gelées. Une porte au deuxième étage. Je frappe. Personne. Je sonne. A mon grand étonnement, le timbre retentit. Une femme de chambre - coiffe et souliers fins - ouvre la porte. Il fait chaud. Mon Dieu, il fait chaud ! Non, ce n'est pas croyable, un immense poêle en carreaux de faïence chauffe à tel point qu'on ne peut approcher. Des tapis. Des rideaux. Des fleurs naturelles - des jacinthes bleues - dans une corbeille posée sur le guéridon. Un coffret de cigarettes précieuses. Un chat bleu fumée, presque aussi bleu que les jacinthes, fait le gros dos en me voyant, et une femme vêtue on ne sait pourquoi d'une robe blanche - ou d'une rode de chambre (je ne distingue pas), à moins que ce soit ce que l'on met sous la robe - vient vers moi en souriant, me tend une main aux ongles longs et roses. Et ses bas sont roses aussi. Des bas roses !"(Actes Sud - p.21-22)

Une auteure à découvrir et que je relirai certainement avec grand plaisir ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge "Une année en Russie" organisé par Pimpi.

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