huston1Éditions : Babel - Nombre de pages : 345

4ème de couverture :
Américaine, écrivain, divorcée et plus toute jeune, Nadia, qui se fait appeler Nada par dérision, entreprend d'écrire un récit à partir d'un fait divers ancien : l'histoire de Barbe Durand, une jeune servante française mise à mort en 1712 pour avoir dissimulé sa grossesse puis fait disparaître l'enfant qu'elle avait eu de relations forcées avec son patron. En même temps, par bribes et fragments, Nada confie à son journal l'histoire de sa propre enfance dans une famille catholique disloquée par la déchéance alcoolique du père. Très vite, l'imaginaire impose son autorité au réel et les événements du passé investissent la vie de Nada au point de la bouleverser.
Ce texte unique, violent, sombre et tendre a été récompensé par les lecteurs à deux reprises, par le Goncourt des lycéens 1996 et le prix du Livre Inter 1997.

Mon avis :
HortensiasDeux récits, deux mondes qui, petit à petit, s'entremèlent pour se nourrir l'un de l'autre.
Tout d'abord l'histoire de Nadia, alias Nada, qui confie ses pensées et ses difficultés face à l'écriture de son tout nouveau roman dans "Le carnet Scordatura", sorte de journal intime dont le seul lecteur est sa muse, son double, le "daimôn" avec lequel elle semble avoir passé un pacte... On apprend ainsi que Nada est écrivain, proche de la cinquantaine, elle a de nombreux démons qu'elle tente d'exorciser : son frère jumeau mort à la naissance, son enfance pas toujours très drôle ponctuée des nombreuses fausses couches de sa mère, la carrière de violoniste avortée de sa mère, l'alcoolisme et la jalousie de son père, ses erreurs, ses choix... autant de chocs, de fêlures, qui ont alimenté sa haine des petits plaisirs... "J'ai toujours eu du mal à comprendre que les gens aiment faire du jardinage, qu'ils trouvent passionnant de se raconter que leurs tomates poussent, ou de s'exclamer sur les fleurs, les fleurs, chaque année les mêmes... Les hortensias, par exemple.
Les hortensias, ces grosses houppes vulgaires en couleurs pastel, figurent tout en haut du palmarès de ma haine. Les gens qui s'extasient devant les hortensias viennent juste après.

Non, j'exagère (j'ai un penchant prononcé pour l'exagération) : en fait il y a des choses que je hais encore plus, la haine est une de mes grandes spécialités intimes, mon coeur renferme toute une université qui n'enseigne que la haine, propose des séminaires en haine avancée, distribue des doctorats en haine." (Babel - p.11-12)
Alterné avec le récit de Nadia, la "Sonate de la Résurrection", le roman qu'écrit justement Nadia nous semble d'un premier abord d'un genre bien différent. XVIIè siècle, en France, Marthe, pauvre paysanne, donne naissance à deux enfants, Barbe et Barnabé, avant de mourir, les laissant ainsi à leur sort. Barnabé est confié au prieuré de Notre-Dame d'Orsan : il y vit une vie tranquille et apprend la musique et le jardinage. Bien vite, il y reçoit la visite de sa mère, devenue fantôme, qui souhaite le protéger car une ombre plane sur son fils... Barbe, quant à elle, n'a pas la chance de son frère : ballottée de famille d'accueil en famille d'accueil, alors que les épidémies se succèdent, les soldats pillent les campagnes et le temps ne se montre pas très clément avec les récoltes ! Elle devient bien vite méfiante et, lorsque des jours heureux se profilent, ce n'est jamais pour très longtemps... "La vie est terrifiante. S'il fallait qu'un seul être humain se rende compte de tout ce qu'il y a à craindre dans le monde, il mourrait sur-le-champ." (Babel - p.228) Heureusement, les (rares) rencontres avec son frère sont des instants précieux qu'elle attend avec impatience...

Voilà un roman dont j'ai savouré chaque phrase ! J'ai découvert Nancy Huston avec Lignes de faille que j'avais beaucoup aimé, j'avais notamment été enthousiasmée par la construction du livre. Mais, je n'avais pas encore renouvelé l'expérience et j'aurais dû le faire beaucoup plus tôt car ce roman est un vrai petit bijou à déguster sans modération !
J'ai tout aimé : les deux histoires qui finissent par se répondre l'une l'autre, le style de l'auteur, la mélancolie qui se dégage des pages, la tristesse aussi mais également la dérision et l'humour... tout (même les références historiques)
! Un livre qui ne me donne qu'une seule envie : découvrir les autres romans de cette auteur qui déclare (selon Wikipedia) : "
C'est malgré moi que j'éprouve un fort penchant pour les ténèbres alors qu'au fond, dans la vraie vie, je suis assez gaie."

Morceau choisi :
"Plus jamais je ne toucherais un instrument de musique. Et plus jamais je ne serais insouciante. La lame était sous ma peau. C'était ainsi : j'avais cru être heureuse, alors qu'en fait, je n'avais été que ridicule. Scordatura. On joue une note et c'est une autre qui sort. Cordes, plume, sourire, coeur - tout chez moi est tordu. Tu avais beau me frotter, Mère, je n'arriverais jamais à produire la musique que tu avais envie d'entendre. Pas moyen d'amener le sourire à tes lèvres." (Babel - p.98)

A lire ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation05_30

La saviez-vous
Heinrich Ignaz Franz von Biber est un violoniste et compositeur tchèque du XVIIè siècle. Dans certaines de ses œuvres, il utilise la technique de la Scordatura. Cette technique consiste à baisser ou hausser une ou plusieurs cordes, "désaccordant" ainsi le violon et donnant à la mélodie des effets sonores étranges. Selon Nancy Huston dans son livre, c'est avec la Sonate de la Résurrection que ce musicien a introduit la plus inouïe et inhumaine Scordatura de l'histoire du violon. Je vous laisse donc en compagnie de cette sonate... (Source : Wikipedia).