Tran_NhutÉditions : Picquier poche - Nombre de pages: 374

4ème de couverture :
Lorsqu'il rejoint son poste, aux confins de l'empire vietnamien du XVIIe siècle, le mandarin Tân ne sait pas encore que les familles de notables n'ont qu'une idée en tête : le marier à leurs filles nubiles. Cependant le jeune homme n'a guère le temps de se prêter à ces jeux sociaux, car il se voit bientôt confronté à sa première affaire de magistrat. Une succession de meurtres aussi cruels qu'inexplicables le conduit à s'intéresser de près à un ordre de moines plus férus d'arts martiaux que soucieux de la loi de Bouddha. Aidé de son ami le lettré Dinh, il lui faudra parcourir les montagnes embrumées du Nord et déployer toute son ingéniosité pour mener à bout son enquête, dont la solution au goût amer est un défi à son sens inné de la justice.

Grues_001Mon avis :
"- Que le Maître veuille bien se retenir de bouger pendant que je lui peigne les cheveux, supplia la servante Carmin. Elle se baissa pour ramasser le peigne en écaille de tortue tout en retenant d'une main la chevelure lourde et indisciplinée du magistrat.
Le mandarin Tân tourna brusquement la tête et dit:
- Mais certainement.

S'adressant à l'homme qui se tenait devant la fenêtre ouverte sur le jardin, il continua:
- Tu te rends compte de tout ce temps perdu à se préparer pour les banquets et autres cérémonies officielles ? Depuis que je suis arrivé ici, je suis la proie de tous ces coiffeurs, auricures et tailleurs de cette ville. La vie d'un mandarin en poste s'accompagne de plus d'obligations que je ne l'avais prévu, Dinh. [...]
En réponse aux lamentations du mandarin, il [Dinh] dit enfin:
- Alors, il ne fallait pas réussir de manière si brillante ses  examens de mandarinat; n'importe quel idiot aurait pu te le dire, Mandarin Tân. Te voilà au début de ton ascension dans le monde, et ce n'est pas le moment de faire la fine bouche.
"
(Picquier poche - p.16-17)
Vietnam, XVIIè siècle. Le jeune mandarin Tân, fraîchement nommé mandarin civil dans la province de Haute Lumière, ne s'attendait certainement pas à un accueil aussi enthousiaste de la part des notables de la région ayant une fille à marier ! Certes, il représente un très bon parti mais sa charge lui interdit de se marier avec une fille de notable, sous peine d'être accusé de favoritisme. Et, sachant cela, les riches de la province ne semblent guère rebutés et s'acharnent tout de même à vouloir lui présenter leur fille tout en le gavant de succulents plats!!
Mais là n'est pas le principal souci du mandarin Tân. En effet, outre le fait qu'il cumule les charges de gouverneur de la province, chef de service administratif et chef de service judiciaire, il doit faire face, dès son premier conseil communal, à un problème bien épineux : doit-il ou non prendre la décision de fermer le Temple de la Grue Écarlate ? Maître Ba, le maître d'école accuse en effet les bonzes du temple d'être violents, non respectueux des préceptes de leur religion en plus de menacer la sécurité des pèlerins qui viennent se recueillir dans le temple car celui-ci tombe en ruine... Dans son camp, le commandant Quôc, mandarin militaire de la province. Dans le camp adverse, l'entrepreneur Ngô, négociant influant qui traite de bonnes affaires avec le temple et n'a donc aucun intérêt à ce que celui-ci ferme ses portes ! Quelle décision le mandarin Tân doit-il prendre ?  Il décide en tout premier lieu de mener une enquête sur l'état du temple et de ses habitants parmi lesquels on compte les bonzes mais également des enfants nés difformes surnommés les "Rejets de l'Arbre Nain". Très vite, les faits semblent donner raison au maître d'école car un enfant est retrouvé sauvagement mutilé : et si les violences des bonzes n'étaient pas que des racontars ? Le mandarin Tân a donc fort à faire pour retrouver ce monstre tueur d'enfant; il est aidé dans sa tâche par son ami Dinh qui, de plus, l'aidera à garder sa lucidité et la tête froide même devant les belles jeunes filles à marier que lui présentent les notables de la région...

J'ai beaucoup aimé cette plongée dans ce Vietnam moyenâgeux, fortement marqué par des siècles de dominations chinoises mais malgré tout ancré dans ses traditions. Ce roman est un vrai régal pour qui aime le dépaysement : arts martiaux, taoïsme, confucianisme, médecine traditionnelle, un peu de chimie et beaucoup de références culturelles vietnamiennes (cuisine, saveurs, odeurs, société et un peu d'histoire), ce récit nous entraîne aisément en voyage : c'est donc une lecture idéale pour les vacances !
L'intrigue policière est, quant à elle, très bien menée et toutes les clés sont entre nos mains pour dénouer le mystère; j'ai d'ailleurs pris beaucoup de plaisir à élaborer des théories pour résoudre cette enquête ! Et, de fait, la fin se devine assez facilement mais cela n'enlève rien au plaisir de lecture !

Pour finir, je ne pouvais pas ne pas sourire avec vous à l'évocation des noms des personnages... Car, en effet, les deux auteurs ont été bien inspirées (et d'humeur bien moqueuse) lorsqu'elles ont nommé leurs personnages... On rencontre ainsi, au détour des pages de ce roman, Monsieur Mignon, l'habilleur des morts, Odeur de Vice (ou Parfum des Vertus Sublimes), le second du temple de la Grue Écarlate, Grande Vie Intérieure, le Supérieur de la bonzerie, les élèves Pastèque et Caillou, Foie de Crevette, un veilleur quelque peu peureux... et des tas d'autres personnages secondaires que je vous laisse découvrir... Tout un programme !
Mais ces noms évocateurs et, il faut bien l'admettre, assez moqueurs, sont encore bien en deçà des noms des figures et techniques de combat qui jalonnent ce récit et vous ne pourrez que sourire lorsque la description de la technique de la Danseuse Lubrique, la Grenouille Ailée, l'Ane qui rue ou encore les Feuilles de Laitue qu'on Essore vous seront présentées et, encore, j'en passe et des meilleures !! ;-)

Morceau choisi : à propos de combat...
"Dans un mouvement concerté, les brigands portèrent un coup qui aurait terrassé un autre que le mandarin. Mais celui-ci anticipa la trajectoire, ayant capté l'imperceptible signe qu'ils se donnèrent, et se retournant complètement sur lui-même, il saisit les bambous selon la technique du Pêcheur Tirant la Nasse. Les bambous partirent comme des flèches perdues, et les brigands déséquilibrés se heurtèrent de front, résonnant tels des gongs. Leurs comparses se ruèrent à l'assaut, la gueule ouverte, mais le mandarin s'était replié sur lui-même, et exécutant le geste parfait de la Grenouille Ailée, s'éleva dans les airs, par-dessus leurs figures ahuries. Une liane lui servit d'appui, et il pivota une fois, les jarrets tendus. Son pied devenu dur comme le rocher rencontra le crane de l'un et l'omoplate de l'autre. Ils s'étalèrent dans un bel ensemble et de bougèrent plus. [...] 
Quand Dinh ouvrit les yeux, il vit un pied puant arriver à grande allure. Par réflexe, il se laissa tomber sur le flanc, ce qui lui évita d'avoir le nez cassé. Le brigand qui l'avait manqué proféra un juron et voulut le frapper au crâne en exécutant la figure connue de la Vieille qui Bat le Grain. Mais ayant pris des appuis trop écartés, il laissa Dinh lui passer entre les jambes. Celui-ci se redressa et à l'aide de la technique peu élégante de l'Âne qui Rue, atteignit les parties tendres de son agresseur qui s'écroula en hurlant."
(Picquier poche - p.244-245)

Un bon moment de lecture très dépaysant ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation05_30lecture_notation0_30

D'autre avis : Kalistina et A_girl_from_earth.

Cinnabre_on_DolomiteLe saviez-vous ?
Le mandarin Tân, au cours de son enquête, rencontre un homme atteint d'une maladie de peau qui se soigne à l'aide d'une poudre vermillon, du cinabre. J'ai eu envie d'en savoir plus sur ce minerai... je vous fais donc partager mes découvertes !

Le cinabre est un minerai composé de sulfure de mercure. Au cours des siècles, il a été utilisé, entre autres:
- comme pigment, pour sa couleur rouge éclatante.
- et en médecine, pour le traitement de la syphilis notamment et les maladies de peau. Il a également été prescrit aux femmes enceintes dans les années 1820. Cependant, la présence de mercure libre dans le minerai de cinabre lui confère une toxicité indéniable.
De nos jours, on l'utilise toujours en médecine homéopathique (Cinnabaris), où la dilution permet d'éliminer les risques inhérents à la présence de mercure. Cinnabaris est un remède dans les affections dermatologiques, vénériennes et de la sphère ORL. (Source: Wikipedia)