GreerÉditions : Points - Traduction : de l'anglais (Etats-Unis) par Suzanne V. MAYOUX -
Titre original : The Story of a Marriage - Nombre de pages : 264

4ème de couverture :
Pearlie pense vivre un bonheur paisible. En 1949, à San Francisco, elle a retrouvé et épousé Holland Cook, Son amour d'adolescence. Holland a survécu à la guerre et refuse d'en parler. Une chose est certaine, il n'est plus le même... Le passé ressurgit le jour où un homme d'affaire, Charles Drumer, s'immisce dans la vie du couple et propose à Pearlie un étrange marché.

"Nous croyons connaître ceux que nous aimons." Andrew Sean Greer

Mon avis :
"Nous croyons connaître ceux que nous aimons.
Nos maris, nos femmes. Nous les connaissons, nous nous identifions à eux, parfois; séparés lors d'une soirée en bonne compagnie, nous nous surprenons à exprimer leurs opinions, leurs goûts culinaires ou littéraires, à raconter une anecdote qui ne sort pas de notre mémoire mais de
la leur. Nous observons leurs tics dans la conversation ou au volant, dans la manière de s'habiller et celle d'effleurer leur café avec un morceau de sucre qu'ils regardent virer du blanc au brun avant de la lâcher dans la tasse, satisfaits. [...]
Nous croyons les connaître. Nous croyons les aimer. Mais ce que nous aimons se révèle n'être qu'une traduction approximative, notre propre traduction d'une langue mal connue. Nous tentons d'y percevoir l'original, le mari ou la femme véritables, mais nous n'y parvenons jamais. Nous avons tout vu. Mais qu'avons-nous vraiment compris ?
Un matin, nous nous réveillons. Près de nous dans le lit, ce corps familier, endormi : un inconnu d'un nouveau genre. Moi il m'est apparu en 1953. Un jour où, debout chez moi, j'ai découvert quelqu'un qui avait emprunté par pure sorcellerie les traits de mon mari."
(Points - p.11) Pearlie et Holland forment un couple heureux. Mariés depuis trois ans et parents d'un adorable petit garçon handicapé, la vie leur sourit malgré un rythme quelque peu monotone et une maladie cardiaque obligeant Pearlie à faire chambre à part, à découper les articles trop violents des journaux, à adopter un chien qui n'aboie pas et à mettre une sonnette qui roucoule au lieu de retentir afin de préserver le coeur fragile de son mari. Mais un jour de 1953, Charles Drumer, dit "Buzz", débarque dans leur vie et le petit monde de Pearlie s'effondre lorsque que Buzz lui dévoile un terrible secret sur le passé de son mari. Dès lors, comment continuer à être heureuse avec Holland; d'ailleurs a-t-elle réellement été heureuse avec son mari ?

Difficile d'établir un résumé sur l'intrigue sans en dévoiler trop et vous gâcher le plaisir d'une future lecture. Les éléments du puzzle ne sont révélés que petite touche par petite touche et, à chaque révélation, nous tombons par KO. Aussi, mon résumé restera assez vague afin de vous laisser succomber petit à petit...

L'histoire d'un mariage, c'est tout d'abord l'histoire du mariage de Pearlie et d'Holland, une histoire de compromis, de promesses et d'attentes... "A l'époque, il me semblait que le mariage était comme une douche dans un hôtel : on la règle à la bonne température, à ce moment-là quelqu'un derrière le mur ouvre son robinet d'eau chaude et on reçoit un paquet d'eau glacée, on remet du chaud et on entend le voisin pousser un cri, il remet du chaud et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on trouve un compromis tiède, supportable pour l'un et l'autre." (Points - p.64)
C'est également une très belle histoire d'amour, de celles qui font passer le bonheur de l'autre avant le sien, de celles qui durent toute une vie, malgré les déceptions, les erreurs, les incompréhensions et les non-dits.
rosenbergMais c'est aussi l'histoire d'une époque : les années 50 aux Etats-Unis et plus particulièrement l'année 1953, celle qui a vu l'exécution de Ethel et Julius Rosenberg sur la chaise électrique de la prison de Sing Sing, celle qui a vu la fin de la guerre de Corée, celle qui a vu l'exclusion de l'université d'un jeune étudiant blanc qui a osé demander en mariage une fille noire, celle de l'homophobie, du racisme, de la chasse aux communistes... "J'écris une histoire de guerre. Je ne l'avais pas prévu. Au début, c'était une histoire d'amour, l'histoire d'un mariage, mais la guerre s'y est incrustée partout, tel un verre brisé en mille éclats. Non pas une histoire ordinaire de combattants, mais de ceux qui ne partirent pas à la guerre. Les lâches et les planqués; ceux qui laissèrent une erreur leur épargner de faire leur devoir, ceux qui se cachèrent à la vue de ce devoir, ceux qui face à lui le refusèrent; et même ceux qui étaient trop jeunes pour savoir qu'un jour ils se rebelleraient et fuiraient leur pays." (Points - p.213)

J'ai énormément apprécié cette lecture; mélange de douceur, de nostalgie, de lucidité, d'interrogations, de mensonges, de surprises... "Connaît-on réellement ceux qu'on aime" se demande sans cesse l'auteur dans ce roman et, en vérité, voilà une très bonne question ! L'écriture est belle, telle que j'étais disposée à la recevoir au moment où j'ai lu ce livre, ce qui explique aussi que, contrairement à beaucoup d'autres lecteurs, je n'ai pas été agacée par les maladresses de la traductrice. Des livres comme celui-ci, je suis prête à en lire encore et encore.

Morceau choisi :
"Alors nous cachions nos peurs. Comme ma mère cachant une mèche des cheveux de son défunt frère sous le col haut de sa robe du dimanche, dans la poche qu'elle avait cousue. Vous ne pouvez pas aller et venir en laissant libre cours au chagrin, à la panique; les gens vous en empêcheront, ils vous offriront une tasse de thé pour vous calmer et vous diront de tourner la page, de faire des gâteaux et de repeindre des murs. ILs sont excusables; ne nous a-t-on pas inculqué de longue date que le monde s'écroulerait, que les villes seraient envahies par les bêtes et les lianes si on laissait le chagrin régner tel un roi fou ? Donc vous les laissez vous calmer. Vous faites le gâteau, vous repeignez le mur et vous souriez; vous achetez un nouveau congélateur comme si vous aviez les projets d'avenir. Mais, secrètement - au petit jour -, vous cousez une poche sous votre peau. Au creux de votre gorge. De sorte que chaque fois que vous souriez, ou hochez la tête à la réunion avec les professeurs, ou vous courbez pour ramasser une cuillère, ça appuie, ça pique, ça brûle et vous savez que vous n'avez pas tourné la page. Vous n'en avez même jamais eu l'intention." (Points - p.26-27)

A lire... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation05_30

D'autres avis : Cuné, Chronicart (qui n'est pas tendre avec ce roman mais qui en dit un peu trop), Dasola, Kathel, Lillounette et Manu.