Farah_ExilsÉditions : Le serpent à plumes -
Traduction : de l'anglais (Somalie) par Marie-Odile FORTIER-MASEK -
Titre original : Links - Nombre de pages : 384

4ème de couverture :
Après vingt ans d'exil à New York, Jeebleh décide de retourner en Somalie, son pays. Au programme : trouver la tombe de sa mère et aider son ami d'enfance Bile à récupérer Raasta, sa fille enlevée. Mais quand il débarque à Mogadiscio, Jeebleh se rend compte que la situation a radicalement empiré.

Les clans ont divisé le pays, les adolescents prennent les gens pour des cibles et les Américains ont la gâchette facile. La tâche de Jeebleh est complexe, d'autant qu'on se méfie de lui. A quel clan appartient-il aujourd'hui ?

Dans ce monde chaotique où rien et personne n'est ce qu'il paraît, où chaque mot peut être une bombe, la petite Raasta, nommée la Protégée, représente l'espoir. Ses mots, sa présence sont le seul réconfort de ce peuple de vautours gouverné par la peur.

SomalieMon avis :
"Pour quelqu'un comme vous [...], nous sommes tous dingues, des fous furieux. Vous devez penser que nous nous battons pour pas grand-chose. Vous avez envie de nous dire : Regardez, votre pays est en ruine, et vous continuez à vous battre pour rien ! Ceux d'entre nous qui sont restés et qui ont combattu l'envahisseur s'estiment trahis. Nous nous sentons rabaissés quand vous, qui êtes partis, qui avez un bon boulot, une maison avec l'eau courante et l'électricité, qui vivez dans un pays où règne la paix, vous tenez ce genre de propos. Ne vous est-il jamais venu à l'esprit que certains d'entre nous portent un pistolet, à seule fin de se battre et de mourir au non de la justice ?" (Le serpent à plumes - p.43) Après de nombreuses années d'exil, Jeebleh revient dans son pays, en Somalie, et débarque à Mogadiscio pour quelques jours. Dès son arrivée à l'aéroport, la situation dramatique du pays lui saute aux yeux alors qu'il est témoin du meurtre gratuit d'un enfant de dix ans par une bande de jeunes. Qu'est-il venu faire dans ce pays de misère, de violence et de sang où chaque faux-pas peut être synonyme de mort, lui, qui mène maintenant une vie si tranquille aux États-Unis avec sa femme et sa fille ? Deux objectifs : aider Bile, son ami d'enfance, à retrouver sa nièce kidnappée et se recueillir sur la tombe de sa mère. Ça, c'est la version avouable, l'officielle, celle qu'il sert à ceux qui l'interrogent. Mais, au fond de son coeur, mûrit également un tout autre dessin...

Entrer dans ce roman a été très difficile pour moi et ce, pour plusieurs raisons. D'abord parce que je ne connaissais absolument pas l'histoire de la Somalie ni sa situation politique et sociale. Ce que je savais sur ce pays avant cette lecture pouvait se résumer en quelques mots : pays situé dans la corne de l'Afrique, pauvre, dont les habitants souffrent de la faim et d'une situation politique instable. Un peu maigre comme références, vous en conviendrez.
Ensuite, j'ai très souvent eu l'impression d'avoir sauté des lignes (voire des pages !) tant certains points, apparaissant sans doute comme une évidence pour un non-novice, m'ont paru obscurs (par exemple je n'ai toujours pas compris quelle erreur avait commise Bile, médecin, en aidant sa soeur à accoucher; je n'y vois aucun mal et il est médecin après tout)... De plus, Jeebleh, le narrateur, nous livre ses dialogues, ses rencontres telles qu'il les vit, sans vraiment de liant entre elles, avec des interruptions brutales parfois, ce qui renforce l'impression d'avoir loupé des paragraphes.
Enfin, je n'étais sans doute pas prête à réembarquer dans une lecture si lourde après Paulo Lins qui m'a tout de même laissé quelques séquelles...

Malgré cela, ou à cause de cela pourrais-je dire, j'ai trouvé Exils très intéressant. En effet, au-delà du roman, Nuruddin Farah s'applique à nous donner un très bon aperçu de la situation politique et sociale de son pays : la misère y est évoquée bien sûr mais aussi et surtout la guerre des clans, qui, selon Nuruddin Farah est le vrai fléau de la Somalie. Après une dictature, une guerre civile ayant entraînée une intervention catastrophique des États-Unis (voir la Bataille de Mogadiscio de 1993 qui a inspirée Ridley Scott pour son film La Chute du faucon noir), le pays ne peut se reconstruire tant que les clans existeront, du moins, c'est ce que nous donne à entendre l'auteur. Alors, quelle est la solution : il ne semble malheureusement pas y en avoir pour le moment et le peuple souffre en silence. Tout au long du roman, l'auteur s'attache à nous relater les faits historiques qui expliquent la situation actuelle du pays, ce qui éclaire notre compréhension de son état, c'est très instructif mais très triste également et on se sent bien impuissant à la lecture d'un tel récit.

Accompagner Jeebleh dans ses recherches ne m'a pas laissé indifférente. Face au récit d'un pays où l'amitié n'existe plus "Au bout de quelques jours, vous comprendrez vous-même qu'il n'y a plus ici, ni où que ce soit dans ce pays d'"amis" à qui faire confiance. [...] Le concept d'amitié n'existe plus" (Le serpent à plumes - p.46), où personne ne semble être ce qu'il prétend être, où le fusil est le meilleur compagnon de l'homme, où la misère n'épargne personne "Nom de Dieu, que faisait-il dans ce pays plongé dans une désolation telle que même les corbeaux crevaient de faim ?" (Le serpent à plumes - p.165), comment ne pas se sentir impuissante, triste et révoltée ?

Somalie_Amnesty_internationale

Morceau choisi :
"Qu'il le veuille ou non, il se trouvait dans un pays où les démons ne chôment pas, ils s'y entendaient à mettre de l'huile sur le feu, et à s'assurer que chacun avait bien reçu sa dose de malheur." (Le serpent à plumes - p.284)

Un auteur engagé à découvrir... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

D'autres avis : Courrier International, Keisha et Tarangaweb.

La Somalie en quelques lignes : j'ai trouvé ce site vraiment intéressant et synthétique.