DiehlÉditions : Éditions dialogues - Nombre de pages: 118

4ème de couverture :
Une jeune femme et sa petite fille vivent enfermées dans leur maison. À l’origine de cette claustration, il y a Enola Game, une catastrophe dont on ne connaît pas la nature exacte : accident nucléaire ? Conflit mondial ? Guerre civile ?
Au fil des semaines, malgré sa peur et son chagrin, la mère puise dans sa mémoire et ses lectures mille raisons de célébrer la vie. Les mots de Mallarmé qu’elle recopie dans son journal intime trouvent une résonance particulière dans le vide de son huis-clos :
"Ma faim qui d’aucun fruit ici ne se régale, trouve en leur docte manque une saveur égale."
Cependant, tandis que la mère louvoie entre sa douleur, ses souvenirs magnifiés et sa volonté farouche de donner un sens à la vie de son enfant, les quelques nouvelles du monde qui lui parviennent encore sont chaque jour un peu plus alarmantes.
In fine, la question de ce roman pourrait être : que reste-t-il quand il ne reste rien ?

Mon avis :
Qu'il m'est difficile de parler de ce roman. J'aurais bien envie de vous envoyer vers les nombreux avis qui ont fleuri sur la blogosphère et qui parlent à la perfection de ce merveilleux premier roman mais ce ne serait pas lui rendre hommage. Comment réussirais-je à vous parler d'un tel livre sans en dénaturer la beauté ? Car Enola Game est indéniablement un très beau roman, sensible, poignant, oppressant, magnifique par ses mots et terrible par son propos.

A bien des égards, ce roman rappelle La route de Cormac McCarthy, en moins oppressant peut-être, quoique, la dernière page tournée, ce n'est pas si évident. Un adulte se bat pour donner un semblant de vie à son enfant dans un monde ayant subi une catastrophe dont on ne sait rien, son amour est une évidence mais, dans ce monde perdu, la fin n'est-elle pas inéluctable ? Dans La route, un père s'arme de courage pour son fils; ici, c'est une mère qui, jour après jour, s'évertue à faire sourire sa petite fille de quatre ans malgré les interdits et la nostalgie d'avant la catastrophe : "avant la grande lumière on allait se promener dans la forêt avec Papa. Avant  la grande lumière, on cueillait des framboises au fond du jardin. Avant la grande lumière, Mamie faisait des brioches. Avant la grande lumière, ma grande soeur cousait des habits pour mes poupées. Avant la grande lumière, je n'avais pas toujours envie d'aller à l'école.
Avant la grande lumière, j'avais l'impression de courir du matin au soir. Avant la grande lumière, je trouvais parfois ma vie fade et dénuée de sens.
Depuis la grande lumière, on ne voit plus le soleil. Depuis la grande lumière, on ne doit pas sortir. Depuis la grande lumière, les absents nous entraînent dans le vide qu'ils ont laissé. Depuis la grande lumière, je chéris ma vie révolue. Depuis la grande lumière, je n'entends plus d'autre voix que la tienne. Depuis la grande lumière, tu es mon seul rai de toute petite et de si douce clarté." (Éditions dialogues - p.14). Les rituels quotidiens qu'elles s'imposent sont le seul lien avec une réalité révolue : se lever, se laver, manger, attendre que la journée passe en se racontant les histoires d'avant ou en s'évadant dans les livres, seules portes encore accessibles vers un ailleurs meilleur. Mais bientôt, même ces choses simples seront compromises : l'électricité est coupée, il faut alimenter le feu et les meubles ne sont pas éternels, il faudra alors se résigner à brûler les livres, les réserves d'eau s'épuisent, la nourriture n'est plus distribuée... Même se laver devient illusoire. Sortir ? Demander de l'aide aux voisins ? Option bien risquée alors que rôdent des hommes en tenue militaire dont on ne sait rien...

Mais Enola Game est bien plus qu'un livre post-apocalyptique qui s'interroge sur la fin d'un monde, il nous amène également à nous interroger sur notre vie, sur ces choses que nous considérons comme essentielles, acquises. Dans notre société de surconsommation, n'avons-nous pas oublié l'essentiel ? Comme le souligne l'auteur, on  accumule mais en profitons-nous réellement ? "Elle a de quoi rire jaune des dizaines de fois par jour. Quand par exemple elle se souvient des dizaines de Gigas de musique qu'elle a entreposés dans un disque dur. [...]
Confrontée au choix étourdissant que lui offrait cette discothèque quasi-infinie, elle écoutait presque moins de musique que jadis, lorsqu'elle s'offrait de temps à autre un disque convoité, se hâtait de rentrer à la maison, déchirait son emballage plastique avec fébrilité et se calait dans un fauteuil pour jouir ad libitum de la mélodie." (Éditions dialogues - p.17)
La quatrième de couverture termine par cette interrogation "que reste-t-il quand il ne reste rien". Et, à la lecture des quelques 120 pages qui composent ce roman, nous nous interrogeons : l'amour, les souvenirs magnifiés, l'espoir sont-ils suffisants pour remplir une vie ? Et lorsque l'espoir s'effrite, quelle attitude adopter ? "la politique du pire lui a semblé moins dangereuse que l'espoir" (Éditions dialogue - p. 118), l'auteur, elle, semble avoir choisi...

Morceau choisi :
"Toi qui dors encore si paisiblement dans un cocon de douceur idéale, j'aurais tant à te dire que je ne sais par quoi commencer. Peut-être par un merci, car tu as déjà enrichi ma vie.
Il y a d'abord tout cet immense amour que j'éprouve pour toi, avant même que tu n'aies poussé ton premier cri de conquête du monde.
Il y a ces milliers de découvertes émouvantes que tu vas m'offrir petit à petit : ton premier sourire, ton premier mot, tes premiers pas.
Mais il y aura aussi, parce que je tiens déjà à ta vie plus qu'à la mienne, les grands soucis qui naîtront de tes maux et de tes chagrins d'enfant.
Mais il y aura aussi ces instants où mon amour ne suffira pas à soulager tes peines."
(Éditions dialogues - p.39-40)

Une lecture poignante qui se lit d'une traite, une auteure à découvrir... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

D'autres avis : Aifelle, Clara, Kathel, Manu (un grand merci à toi pour cette découverte), Noukette, Soukee, Stephie, Sylire et sans doute bien d'autres encore.