SahniÉditions : Gallimard - Traduction : du hindi par Philippe RENAUD -
Titre original : Tamas - Nombre de pages : 344

4ème de couverture :
Bhisham_SahniNous sommes en 1947 dans une petite ville du Pendjab. La cohabitation des différentes communautés - musulmans, hindous et sikhs, sans oublier les colons britanniques - se passe plutôt bien. Mais un jour, une carcasse de porc est déposée devant la mosquée. Malgré les appels au calme, certains musulmans veulent répondre à la provocation en incendiant le marché au grain : la spirale de la violence est enclenchée, et rien ne saura plus l'arrêter. Les incendies, agressions et viols se multiplient, les Britanniques sont dépassés, les populations hindoues et sikhs s'enfuient. La partition est consommée.
Tamas - qui signifie "ténèbres", en hindi - est un roman d'une grande force, où la dramaturgie narrative permet de mieux comprendre les traumatismes qui ont accompagné la naissance de l'Inde et du Pakistan, mais aussi de réfléchir à la question très universelle de la cohabitation des différentes communautés religieuses ou ethniques dans le monde moderne.

Bhisham Sahni, né en 1915 à Rawalpindi (aujourd'hui au Pakistan), est décédé en 2003 à New Delhi. Il est l'auteur de cinq romans ainsi que de plusieurs recueils de nouvelles et de pièces de théâtre. Son roman Tamas a provoqué un vaste débat en Inde, avant d'être adapté pour la télévision indienne et traduit dans de nombreux pays.

Mon avis :
Tout comme Train pour le Pakistan de Khushwant Singh, ce livre se veut le témoin de la Partition de 1947, cette période trouble et sanglante qui a vu naître l'Inde et le Pakistan au moment de l'Indépendance du sous-continent indien. Tout comme dans le roman de Khushwant Singh, nous assistons à la montée d'une haine absurde entre communautés qui, jusque là, ont vécu ensemble dans le respect mutuel de leurs différences religieuses ainsi que de leurs coutumes. Et pourquoi ? Parce que la haine et la révolte se nourrissent de la peur et, dès lors que quelques agités savent distiller le venin nécessaire et suffisant, les amis d'hier deviennent les ennemis de demain et cela se termine en bain de sang...

Partition_Old_sikh_man_carrying_wifeHomme Sikh portant sa femme.
Plus de 10 millions de personnes durent partir de leur maison et voyager à pied, en charette à boeufs ou en train vers leur nouveau pays dont ils ne connaissaient rien.
Source : Wikipedia.

Tamas se déroule dans une petite ville du Pendjab : là, les différentes communautés - Hindous, Musulmans, Sikhs - vivent en bonne intelligence sous l'autorité d'un administrateur britannique fasciné par l'Inde. Certes, les partisans de la Ligue Musulmane et ceux du Congrès s'affrontent verbalement parfois mais cela ne va jamais bien loin. Jusqu'au jour où un cochon est déposé sur les marches de la mosquée. En représailles, une vache est dépecée : la violence éclate. Hindous, Musulmans, Sikhs vont alors s'affronter sans discernement sous l'oeil passif de l'administrateur britannique que ces massacres "arrangent" dans la mesure où tant que les locaux se battent entre eux, ils ne pensent pas à bouter le colon hors de leur pays. Cette folie meurtrière durera quelques jours mais le mal sera fait…

Si j'ai beaucoup apprécié Tamas pour son intérêt historique et humain, je suis bien souvent restée "en dehors" du récit. En effet, il est tout d'abord difficile de s'attacher aux différents personnages tant ils sont survolés, du moins, c'est ainsi que je l'ai ressenti à la lecture. Certes, certains protagonistes sont présents du début à la fin (l'administrateur britannique, sa femme Lisa, le leader du Congrès, celui de la Ligue Musulmane, ...) mais nous n'entrons pas véritablement dans leur intimité, pas suffisamment pour s'attacher à eux. Ensuite, si la violence est évoquée à de multiples reprises, le récit ressemble un peu à un reportage journalistique avec assez peu d'émotion au final, ce qui renforce le fait de se sentir en retrait de l'histoire, comme un spectateur pas vraiment concerné. Seul le passage du suicide collectif des femmes et enfants sikhs est véritablement poignant et a remué mon coeur de mère.

Partition_of_Punjab__India_1947Penjab, difficile voyage en train. Source : Wikipedia.

Au-delà du récit dramatique, Bhisham Sahni condamne les britanniques qui, sous prétexte de ne pas intervenir dans des querelles qui ne les regardaient en rien, ont laissé les massacres se perpétrer alors qu'ils avaient les moyens d'endiguer ce bain de sang. A la lecture de ce récit, l'administrateur nous apparaît bien passif, voire revanchard alors qu'il sait que ses jours sont comptés sur le territoire indien...

Morceaux choisis :
"Je n'arrive même pas à faire la différence entre un hindou et un musulman. Tu fais la différence toi, Richard ?
- Bien sûr que je la fais.
- Le majordome à la maison, il est hindou ou musulman ?
- Musulman
- Comment le sais-tu ?
- A son nom, et à son bouc, à ses vêtements aussi, et puis il fait la prière musulmane, même ce qu'il mange est différent.
[...]
- Tu sais à coup sûr rien qu'à son nom ?
- C'est un jeu d'enfant, Lisa. Les noms de musulmans finissent par des Ali, des Dine, des Ahmad, et les noms d'hindous finissent par des Lal, des Tchand, des Rame. Si c'est Roshanelal, hindou, si c'est Roshanedine, musulman, si c'est Iqbaltchand, hindou, Iqbal Ahmad, musulman.
" (Gallimard - p.52)

"- Tu ne connais personne dans le coin ?
Harmane Singh eut un sourire.
- Personne ne nous a aidés là où je connaissais tout le monde, ils nous ont tout fauché et ils ont foutu le feu à la maison. Des types avec qui j'ai grandi... Alors, qu'est-ce qu'on peut attendre de ceux que je connais ici ?
" (Gallimard - p.230-231)

A découvrir pour l'Histoire mais, sur le même thème, j'ai été beaucoup plus touchée par le récit de Khushwant Singh : Train pour le Pakistan, peut-être parce que c'était le premier que j'ai lu... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation05_30lecture_notation0_30