Claudel_2Éditions : Le Livre de Poche - Nombre de pages : 280

4ème de couverture :
Elle ressemblait ainsi à une très jeune princesse de conte, aux lèvres bleuies et aux paupières blanches. Ses cheveux se mêlaient aux herbes roussies par les matins de gel et ses petites mains s’étaient fermées sur du vide. Il faisait si froid ce jour-là que les moustaches de tous se couvraient de neige à mesure qu'ils soufflaient l’air comme des taureaux. On battait la semelle pour faire revenir le sang dans les pieds. Dans le ciel, des oies balourdes traçaient des cercles. Elles semblaient avoir perdu leur route. Le soleil se tassait dans son manteau de brouillard qui peinait à s’effilocher. On n’entendait rien. Même les canons semblaient avoir gelé.
"C’est peut-être enfin la paix… hasarda Grosspeil.
– La paix mon os !" lui lança son collègue qui rabattit la laine trempée sur le corps de la fillette.

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Mon avis :
"Je ne sais pas trop par où commencer. C'est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais, et les visages aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j'essaie de dire. De dire ce qui depuis vingt ans me travaille le coeur. Les remords et les grandes questions. Il faut que j'ouvre au couteau le mystère comme un ventre, et que j'y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien." (Le Livre de Poche - p.11)
Au soir de sa vie, un homme se souvient d'une bien triste Affaire survenue pendant la "Grande guerre". Petit à petit, fragment par fragment, il revient sur les quelques mois qui ont précédé la mort de Belle, une fillette de dix ans retrouvée étranglée par un glacial matin de décembre 1917 et nous raconte l'enquête qui a suivi le drame ainsi que les recherches l'ayant amené à découvrir la vérité, des mois plus tard...
Dans un petit village de l'est, à quelques kilomètres du front, se côtoient le procureur de V., Pierre-Ange Destinat, homme solitaire et peu bavard s'il en est mais qui n'hésite pas une seule seconde à envoyer à la mort tout homme qu'il juge coupable selon sa définition du bien et du mal, le juge Mierck, homme sec, sans coeur mais aimant la bonne chère, le maire du village, toujours prêt à rendre service, Lysia Verhareine, la jolie et silencieuse institutrice du village et le narrateur, spectateur silencieux de ce drame en trois actes.
Acte I : la jolie Lysia Verhareine, jeune femme venue d'Arras pour le poste d'institutrice s'installe dans une petite dépendance de la propriété du procureur. Sa fraîcheur, son charme apparaissent comme une lueur bienfaisante dans ce monde gris où les hommes meurent à la pelle au front. Bientôt, une étrange et silencieuse relation semble se nouer entre Lysia et le procureur... jusqu'au jour où la jeune femme se suicide.
Acte II : Belle est retrouvée étranglée non loin de la propriété de Destinat. Quelle aubaine pour le juge Mierck qui voit là un moyen de se venger du procureur qu'il déteste : l'enquête commence.
Acte III : Belle peut reposer en paix, justice est faite...

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"C'est curieux, la vie. Ça ne prévient pas. Tout s'y mélange sans qu'on puisse y faire le tri et les moments de sang succèdent aux moments de grâce, comme ça. On dirait que l'homme est un de ces petits cailloux posés sur les routes, qui reste des jours entiers à la même place, et que le coup de pied d'un trimardeur parfois bouscule et lance dans les airs, sans raison. Et qu'est-ce que peut un caillou ?" (Le Livre de Poche - p.169)

Qu'il est difficile de résumer en quelques phrases un tel livre sans trop en dire, sans en dénaturer quelque peu l'histoire et sans ressentir un sentiment d'échec car un tel roman ne se résume tout simplement pas ! Rien n'est joué d'avance dans ce récit : les apparences sont trompeuses, les silences pesants et les affirmations mensongères. Le narrateur nous entraîne dans une histoire que l'on a du mal à quitter et dont on devine, dès le début, qu'elle ne sera pas si simple, que rien n'est jamais tout blanc ou tout noir et que, finalement, le gris domine le monde et les hommes. Et c'est là tout le génie de Philippe Claudel : ferrer son lecteur dès les premières lignes, distiller ces petites phrases qui intriguent, interpellent, brosser le tableau d'une société respectueuse des statuts, des classes sociales, des convenances alors même que la guerre fait fi de tout cela et que les âmes grises des hommes tuent les petites filles de dix ans...

Les Âmes grises est un roman exceptionnel, beau, triste, émouvant, sensible, pessimiste aussi mais tellement vrai ! La construction est particulièrement réussie et génère une dépendance douce-amère qu'il faut avoir en tête avant de se lancer dans sa lecture : prévoyez du temps sous peine de finir aux petites lueurs du jour ! Quant au style de l'auteur, il m'a tout simplement conquise irrévocablement, mais je l'étais déjà après ma lecture de Le Café de l'Excelsior qui était déjà un coup de coeur.

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Morceaux choisis :
"[...] je me disais que j'avais le temps : ça, c'est la grande connerie des hommes, on se dit toujours qu'on a le temps, qu'on pourra faire cela le lendemain, trois jours plus tard, l'an prochain, deux heures après. Et puis tout meurt. On se retrouve à suivre des cercueils, ce qui n'est pas aisé pour la conversation." (Le Livre de Poche - p.76)

"Une foule, c'est quoi ? c'est rien, des pécores inoffensives si on leur cause yeux dans les yeux. Mais mis ensemble, presque collés les uns aux autres, dans l'odeur des corps, de la transpiration, des haleines, la contemplation des visages, à l'affût du moindre mot, juste ou pas, ça devient de la dynamite, une machine infernale, une soupière à vapeur prête à péter à la gueule si jamais on la touche." (Le Livre de Poche - p.179)

A lire ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30

Coup_coeur

 

Ames_grises_DVDUn mot sur le film ?

Titre du Film : Les âmes grises
Réalisateur :
Yves Angelo
Durée :
01h46min
Acteurs :
Jean-Pierre Marielle, Jacques Villeret, Marina Hands et Denis Podalydès
Année de production :
2005

Je suis particulièrement bluffée par cette adaptation qui rend parfaitement l'ambiance du roman. Tout y est : les silences, le bruit du front, la grisaille, l'histoire trouble et l'ambiguïté des personnages. Certes, s'agissant d'un film, il y a quelques raccourcis, des choses que l'on devine plus vite qu'à la lecture parce qu'on les voit, une lenteur qui ennuie parfois, un manque de nuances dans les personnages qui dérange (ainsi, le juge Mierck apparaît froid, sans coeur, dédaigneux des petites gens et particulièrement haineux vis-à-vis du procureur : tout ceci ne m'avait pas autant frappée à la lecture), mais c'est tout de même très réussi.
Jean-Pierre Marielle figure un procureur convaincant et inspiré, Jacques Villeret tient un rôle qui m'a beaucoup étonné, presque aux antipodes des personnages que j'avais pu découvrir dans d'autres films et Denis Podalydes est tout simplement juste.
Un film à voir. ;-)

Les photos qui illustrent cet avis sont tirées du film.