Cocktail_Sugar_CoreeÉditions : Zulma -
Traduction : du coréen sous la direction de Choi MIKYUNG et Jean-Noël JUTTET -
Nombre de pages : 380

4ème de couverture :
Cette brève et dense galerie de nouvelles écrites par des femmes d’aujourd’hui bouleverse et secoue le lecteur, soudain projeté dans un univers qu’il connaît et ignore en même temps : car s’il s’agit de la vie quotidienne, ces histoires d’amour et de désillusion ont une force d’évocation intensément charnelle, soucieuse de l’instant et comme ancrée dans les mémoires.
Ainsi avec le Couteau de ma mère, montrant l’amour de la narratrice pour une mère identifiée à son couteau inoxydable manié pendant toute une vie de cuisine. Ou avec la nouvelle titre, Cocktail Sugar, qui illustre le goût décalé de la classe moyenne pour les modes de séduction à l’occidentale, à travers un mot d’esprit qui, à force d’être répété, trahit en cascade la vie adultère.
Mais laissons le bonheur de la surprise au lecteur de ces huit puissantes histoires de femmes écrites, qui éclairent magnifiquement le nouveau visage de la littérature et de la société coréennes.

Eun Hee-kyung, Han Gang, Go Eun-Ju, Jeon Gyeong-nin, Kim Ae-ran, Oh Jung-hi, Pak Wanso et Park Chan-soon sont toutes des femmes de lettres reconnues en Corée. Encore méconnues en France, elles sont, pour certaines, traduites pour la première fois en français.

Mon avis :
coree_du_sudCe recueil de huit nouvelles m'a fait voyager vers un pays dont je ne savais pratiquement rien avant d'entamer ma lecture. Tout juste si je me rappelais que ce pays était né après la deuxième guerre mondiale, qu'il est toujours plus ou moins en guerre contre la Corée du Nord, qu'il connaît une croissance économique spectaculaire depuis les années 60 (n'oublions pas que le siège du groupe Samsung est à Séoul...), qu'il avait accueilli les jeux olympique d'été de 1988 à Séoul, qu'il accueillera ceux d'hiver en 2018 à Pyeongchang et, bien sûr, qu'il est le berceau de la K-pop qui fait un tabac planétaire grâce à la chanson Gangnam Style du chanteur PSY.
C'est donc avec beaucoup de curiosité mais également d'attentes que j'ai entamé la lecture de ce recueil, avide d'en apprendre un peu plus sur ce pays... Et, de fait, cette anthologie a été riche en découvertes de part la diversité des histoires à défaut des thèmes abordés mais également des styles des auteurs qui sont présentés ici. La grande majorité des nouvelles de ce livre traitent du couple, de la difficulté de vivre ensemble, de se comprendre alors que les aspirations de l'homme et de la femme sont différentes et le manque d'intérêt partagé génère l'incapacité à construire une vie commune et fait parfois de l'adultère une alternative plus qu'acceptable...
S'agissant d'écrivains très différents, mon intérêt a été assez inégal durant cette lecture mais certaines nouvelles sont très réussies et m'ont vraiment donné envie de découvrir plus avant leur auteur...

Dans Le Couteau de ma mère de Kim Ae-ran, la narratrice nous livre toute l'admiration et l'amour qu'elle voue à sa mère, qui, à la force de son couteau, a fabriqué jour après jour les nouilles vendues dans son restaurant, nourrissant ainsi sa famille alors que son mari, mou et dépensier s'est avéré bien inutile. C'est une très belle nouvelle sur le souvenir d'une mère ordinaire qui, aux yeux de sa fille, a été extraordinaire.
"Ma mère, c'est une bonne mère. Une bonne épouse. Un bon couteau. Une belle langue." (Zulma - p.32).

Cocktail Sugar de Go Eun-Ju est une cocasse histoire d'adultères en série qui porte sur le mariage un regard acide et fait presque de l'adultère une institution ! Un homme aux chaussures bien cirées trompe sa femme qui, elle-même trompe son époux avec un autre qui, lui, trompe sa fiancé et ainsi de suite... A chaque rencontre, un des partenaires offre à sa compagne un "Cocktail Sugar", qui passe ainsi de main en main : où finira-t-il sa course ?
"A la nuit tombante, une cérémonie de noces en plein air offre un cadre particulièrement propice aux amours clandestines. Une voiture vient se garer dans le coin le plus reculé du vaste parking. Met ses phares en sommeil. Une deuxième voiture apparaît bientôt qui se glisse à ses côtés. Ce n'est pas la première fois qu'elles se croisent. La portière de la voiture de l'homme s'ouvre d'abord, c'est toujours ainsi quel que soit l'ordre d'arrivée des véhicules. A peine les souliers cirés de l'homme effleurent-ils le sol que la portière de la seconde voiture s'entrouvre et laisse voir les jambes d'une femme." (Zulma - p.45)

La philosophie de son boudoir de Jeon Gyeong-nin est un récit lent, triste et simple qui se penche que la vie d'une femme de haut fonctionnaire battue par son mari. Elle tient sa maison parfaitement en ordre, attend son amant tous les jeudis, savoure les petits instants magiques avec ses enfants et se réfugie dans son monde intérieur. C'est une histoire un peu étrange et en même temps parfaitement réaliste et simple, c'est l'histoire d'une femme à la recherche du bonheur intérieur.
"C'est alors que le premier coup de poing vola. Il lui redressa le corps et la rassit. Les yeux et la bouche grands ouverts, elle fut projetée sur le sol, d'où s'abattit une volée de coups de pieds. Comme une femme qui, par exemple, dans le tumulte d'une gare routière, se fait attaquer par un inconnu qui la tire par les cheveux sans qu'elle en sache la raison, elle poussait entre les coups de faibles gémissements : "Mais pourquoi ? Mais pourquoi ?" Après les derniers coups de pieds, dans ses yeux immenses qui semblaient prêts à sortir de leurs orbites, se lisait une question tachée du sang qui coulait de ses lèvres déchirées : "Mais qui êtes-vous ? Et moi, qui suis-je ?..."" (Zulma - p.89)

La beauté me dédaigne de Eun Hee-kyung ne m'a pas du tout plu; je n'ai pas réussi à m'intéresser à l'histoire de ce jeune homme qui tente de se forger une nouvelle vie à travers les changements de son corps suite à son régime draconien. Cette nouvelle m'a ennuyée.

En revanche, j'ai beaucoup apprécié Premières neiges de Oh Jung-hi. Le récit de cette femme de trente-quatre ans qui se dit qu'elle finira vieille fille est assez drôle surtout lorsqu'elle se laisse aller à boire quelques verres dans un café : elle ne s'attendait certainement pas à ce qui va lui arriver !!

Je n'ai pas du tout aimé Les chiens au soleil couchant de Han Gang, l'histoire est trop décousue, j'ai eu beaucoup de mal à suivre la vie triste de cette petite fille affublée d'un père alcoolique et, la dernière page tournée, je n'ai vu aucun espoir...

Doublage de Park Chan-soon est une nouvelle sympathique qui nous fait pleinement relativiser nos petits soucis quotidiens ! En effet, quelle triste vie que celle de l'héroïne de cette histoire : un mari cloué sur son lit d'hôpital, des dettes qui s'accumulent, un travail de doublage qui n'est plus dans l'air du temps et un patron rêveur qui mise sur sa bonne fortune pour donner du travail à ses employés... Comment s'en sortir dans de telles conditions ?

Dans Trois jours en automne de Pak Wanso, la narratrice, gynécologue spécialisée dans les avortements et maladies vénériennes revient sur son parcours professionnel et s'interroge sur les choix qu'elle a effectués, choix dictés essentiellement par le drame qu'elle a vécu alors qu'elle était encore une jeune femme. C'est une nouvelle étrange, malsaine par bien des côtés, crue également par son sujet mais qui m'a beaucoup plu notamment parce qu'elle sonne parfaitement vraie.
"Le sens commun dit que le sexe d'une femme vertueuse est propre et que celui d'une prostituée est sale. Toutefois, l'examen de leur intimité prouve le contraire. [...] Il y a peut-être ici une analogie avec le fait que le salon où l'on reçoit les invités est la pièce la plus propre de la maison." (Zulma - p.342)

Pour le plaisir de découvrir de nouveaux auteurs... ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30lecture_notation0_30