KingsolverÉditions : Payot & Rivages poche -
Traduction : de l'anglais (Etats-Unis) par Martine BEQUIE -
Titre original: Pigs in Heaven - Nombre de pages: 449

4ème de couverture :
Quand Turtle Greer, six ans, est témoin d'un accident insolite près d'un barrage, son insistance à raconter ce qu'elle a vu et la confiance que sa mère a en elle sauvent un homme et font d'elle... une vedette de télé. Cette célébrité va obliger Turtle et sa mère, Taylor, à fuir. Kentucky, Oklahoma, jusqu'à Las Vegas. Passé et futur s'entrecroisent pour la petite fille cherokee adoptée. La grand-mère, Alice, déjà présente dans L'Arbre aux haricots, aura là une place indispensable et chaleureuse, comme Jax, l'ami de Taylor, et Cash, l'Indien cherokee qui donnera la clef du mystère de la naissance de Turtle.

Le lecteur est entraîné dans un monde d'amour quelquefois douloureux où l'idée de famille est mise à mal Où est le vrai, où est le faux dans les liens familiaux ? semble se demander l'auteur avec un humour implacable.

Mon avis :
"Pour Taylor, regarder par-dessus le parapet est amplement suffisant, des mètres et des mètres de mur blanc de béton jusqu'au fond du canyon. Les galets tout en bas semblent minuscules et lointains, comme le rêve de votre propre mort. Elle serre le bras de sa fille avec une telle force que l'enfant pourrait bien en garder la trace. Turtle ne dit rien. Elle a été marquée par tant de choses déjà dans la vie. L'amour maternel de Taylor, d'une nature un peu particulière il est vrai, est celui qui de loin recèle le plus de bonté." (Rivages poche - p.24-25)
Suite directe de L'arbre aux haricots dont je vous parlais ici-même l'année dernière, on y retrouve les très attachantes Taylor et Turtle. Trois ans ont passé depuis leur extraordinaire rencontre, mère et fille vivent une vie paisible et heureuse avec Jax, le nouveau petit copain rockeur de Taylor. Rien ne semble pouvoir troubler leur bonheur tout neuf. Mais, lors de vacances, Turtle est témoin d'un accident : un homme est tombé dans un trou énorme au barrage Hoover. Seule témoin de la scène, elle devient alors une héroïne et passe à la télé. Malheur ! Etre interviewées par Oprah Winfrey va changer leur vie... mais pas de la meilleure façon qui soit. En effet, parmi les téléspectateurs du show télévisé, Annawake Fourkiller, une jeune avocate militante de la cause indienne, se persuade que Turtle a été dérobée à la nation Cherokee. Dès lors, elle n'a qu'une idée en tête : rendre à son peuple cette petite fille !
Taylor va alors tout laisser tomber (compagnon, maison, travail, vie tranquille) et prendre la fuite avec Turtle n'ayant qu'un seul but : mettre le plus de distance possible entre Annawake Fourkiller et sa fille. Alice, la mère de Taylor va lui apporter tout son soutien dans cette épreuve qu'elles passeront ensemble...

Barrage_Hoover_ArizonaBarrage Hoover - Source : Wikipedia

J'ai retrouvé avec un immense plaisir les personnages de L'arbre aux haricots :
* Taylor, bourrée d'humour, si humaine et attachante, et qui semble si perdue parfois dans son rôle de mère,
* Turtle, petite fille si réfléchie, si courageuse aussi, qu'on en oublie parfois qu'elle n'a que six ans
* et Alice, la maman de Taylor...
Trois personnalités attachantes dont on suit les aventures avec beaucoup d'intérêt.

Les nouveaux protagonistes qui apparaissent dans ce volume ne sont pas en reste et sont tout aussi intéressants que les anciens :
* Jax, le petit ami compréhensif de Taylor, si aimant qu'il nous ferait (presque) croire aux princes charmants,
* Annawake, la jeune indienne Cherokee qui paraît parfois si obtuse dans ses certitudes sur Turtle qu'elle nous agace et nous fait oublier que son passé (avec la disparition de son frère) a forgé son entêtement à vouloir protéger son peuple... Mais elle réussit tout de même à nous surprendre au final...
* Barbie, la jolie poupée disjonctée que Taylor et Alice prennent en pitié avant de s'apercevoir que les apparences sont souvent trompeuses,
... et bien d'autres que je vous laisse découvrir !

L'histoire m'a également beaucoup plu et j'ai plongé avec grand plaisir dans ce récit qui m'a fait beaucoup sourire, réagir et réfléchir. Au-delà du thème familial rabattu qui s'interroge sur le "Qui est  la vraie famille d'un enfant : ses parents biologiques ou ceux qui lui ont donné tout leur amour pour l'élever ?", Barbara Kingsolver nous ouvre un tout autre débat... celui de l'appartenance à un peuple, qui plus est un peuple au lourd passé, un peuple lésé, dépossédé, qui perd peu à peu ses traditions, ses coutumes et qui, de part sa représentation minoritaire dans une société américaine très inégalitaire, a de nombreuses difficultés à s'intégrer... En cela, ce roman est très intéressant et donne à s'interroger sur la place des minorités dans nos sociétés.

Je terminerai cet avis en précisant que, comme pour L'arbre aux haricots, j'ai beaucoup aimé l'écriture de Barbara Kingsolver : le texte est simple et bourré d'humour. C'est donc une lecture très agréable et facile... ;-)

Morceau choisi :
"- C'est une histoire. L'histoire de six vilains petits garçons qui ont été changés en cochons.
- Ça a dû les faire réfléchir. Qu'est-ce qu'ils ont fait pour être changés en cochons ?
- Oh, vous savez bien. Ils n'ont pas écouté leur mère, ils n'ont pas fait ce qu'on leur demandait. Ils ont passé leur temps à jouer à la balle. Alors leurs mères leur ont préparé quelque chose de vraiment mauvais à manger, pour essayer de leur donner une bonne leçon. [...] Les garçons ont fait "Pouah ! c'est de la nourriture pour les cochons !" Et les mères leur ont répondu : "Si c'est vrai, alors, c'est que vous devez être des cochons." Les garçons se sont levés de table, sont partis sur le lieu des cérémonies et ce sont mis à courir en cercle. Ils criaient, ils criaient. Les mères ont essayé de les rattraper, prêtes à pardonner et à oublier toute l'histoire, mais sous leur yeux les garçons ont commencé à se transformer en cochons. Elles ont supplié les esprits de les leur rendre, mais il était trop tard. Les cochons couraient si vite qu'on ne les voyait presque plus. Puis ils se sont mis à monter vers le ciel. Les esprits les ont mis là-haut pour toujours. Pour rappeler aux parents qu'ils doivent toujours aimer leurs enfants, quoi qu'il arrive, j'imagine, et leur laisser la bride sur le cou."
(Rivages poche - p.410-411)

A découvrir ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

Pour aller plus loin...

Trail_of_tears"- Avez-vous entendu parler de la piste des Larmes ?
- J'en ai entendu parler. Mais je ne connais pas l'histoire.
- Cela s'est passé en 1938. On nous [les Cherokees] a fait quitter de force les terres de nos ancêtres dans le sud des Appalaches, la Caroline du Nord, le Tennessee, toutes ces régions. C'est dans ces montagnes que se situent nos histoires, parce que c'est là que nous avons toujours vécu, jusqu'à ce que les immigrants européens décident que notre droit prioritaire à la terre entravait leur agriculture. Alors l'armée est venue frapper à nos portes un matin, ils ont volé la vaisselle et nos réserves de nourriture, ils ont brûlé les maisons, et ils ont emmené tout le monde dans des camps de détention. Les familles ont té divisées, personne ne comprenait ce qui se passait. L'idée consistait à traîner ces gens vers l'Ouest, vers un morceau de terre sans valeur, dont personne d'autre ne voudrait jamais. Ils ont marché. Les vieux, les enfants, tout le monde. Ce n'était qu'un mur de gens qui marchaient et qui mouraient. La nourriture qu'on leur donnait ne ressemblait à rien de ce que ces gens de la forêt avaient toujours connu, de la farine pleine de vers et du porc salé, tout le monde souffrait de diarrhées, et de malaria à cause des moustiques le long du fleuve, parce que c'était l'été. Les anciens de la tribu supplièrent le gouvernement d'attendre quelques mois, jusqu'à l'automne, de façon à ce que davantage de personnes puissent survivre à cette expédition, mais cela leur fut refusé. La petite vérole faisait rage, et les gens mouraient d'épuisement, tout simplement. Les mères continuaient à porter des enfants morts pendants des jours. Délire ou solitude. Ou à cause des loups qui les suivaient." (Rivages poche - p.371-372)

La Piste des Larmes (en cherokee : Nunna daul Isunyi « La piste où ils ont pleuré ») est le déplacement de plusieurs peuples amérindiens par les États-Unis dans les années 1830. C'est un épisode de l'histoire américaine dont je n'avais jamais entendu parler avant la lecture de ce livre.

Pour en savoir plus, Wikipedia m'a été d'une grande aide ainsi que ce site : Les peuples amérindiens.