Dawesar
Editions : Editions Héloïse d'Ormesson - Traduction : de l'anglais (Inde) par Laurence VIDELOUP -
Titre original : Family values - Nombre de pages : 317

4ème de couverture :
De sa chambre, coincée entre les cabinets de ses parents médecins, avec les microbes et les bactéries pour compagnons de jeux, un petit garçon ausculte son entourage. Observateur discret, il capte l’imposture ambiante, perçoit la violence qui vérole le système. Ses oncles et tantes cupides qui complotent pour détourner l’héritage du grand-père constituent ses sujets d’étude. Puis la télévision lui offre le spectacle de l’avidité des puissants. Ici, on vole un rein, là on occulte un virus. Quand on assassine Miss Shampoing, pin-up qui affole les populations, le gamin noircit encore le diagnostic.

Ainsi, par cercles concentriques, Abha Dawesar expose une société gangrenée. À travers les mésaventures d’une famille, son roman nous conduit au cœur d’un pays écartelé entre démocratie et barbarie.

Mon avis :
Je ne peux résister, voici le début de ce livre : "Entouré par la maladie et la mort, l’enfant cherche dans le dictionnaire chacun des termes qu’il entend, termes chargés d’affections : règles, hystérectomie, paroi utérine, trompes de Fallope, vagin. Mots inintéressants qui n’ouvrent la porte d’aucun secret. Les voix qui viennent consulter au sujet de ces problèmes, voix féminines ne faisant qu’un avec leurs troubles, ne sont pas sexy. Elles sont hystériques, effrayées, éplorées, tristes et malades. Voix de ceux et celles qui, surpris à l’instant où ils envisagent leur propre mort, leur propre putréfaction, considèrent leurs organes et leur corps comme autant de fruits pourris.
Il grandit avec la maladie. La malaria et les maladies infantiles, comme la varicelle, qui le touchent lui, mais aussi celles des autres : calculs rénaux, arythmie, leucémie, méningite, dépression, saignements utérins et eczéma. Il baigne dans l’odeur forte des muqueuses et la musique des laryngites. Le son des femmes qui, heure après heure, viennent se plaindre de leurs règles, leurs menstrues, comme elles les nomment. Son aigu de truies. Des heures, enfant, passées à songer à la couleur de la pisse du monde. La pisse de l’un, les crachats verts et sales d’un autre, l’érythème d’un autre encore et les selles jaunes du fils du suivant, le vomi pâle de la fille du dernier. Il y a des religieuses, vêtues d’amples habits blancs, qui s’occupent de cela par bonté d’âme. Des docteurs aussi, par exemple les parents de l’enfant. Il n’a pas encore songé à devenir missionnaire ou docteur."
(Editions Héloïse d'Ormesson - p.7) Déstabilisant n'est-ce pas ? Un peu gênant même, je dois dire ! Je sens même que vous vous demandez où nous amène cette histoire avec cette énumération peu ragoûtante de maladies !! Je me le suis demandée moi aussi mais, une fois passées les premières pages, je n'ai pu lâcher ce livre tant j'ai été happée par ce roman et j'ai adoré !

L'enfant a 8 huit, ses parents sont médecins et appartiennent à la classe moyenne indienne mais cela ne signifie pas qu'ils vivent à l'aise, au contraire, l'enfant et ses parents vivent chichement dans un trois pièces dont deux sont réservés au dispensaire où travaillent ses parents. Ils s'entassent donc dans la seule pièce restante ! L'enfant est souvent malade, il passe donc beaucoup de temps seul dans l'unique pièce à vivre, sans faire de bruit : spectateur silencieux, il écoute à travers la fine cloison les conversations des adultes qui viennent consulter : maladies, rumeurs, disparition des enfants du bidonville voisin, aucun sujet ne lui échappe...
Mais c'est surtout sa famille qu'il aime ausculter : Grand-père, radin, que tout le monde espère voir mourir bientôt car il a la chance d'avoir une maison dont tous espèrent hériter, Cousin, un ado un peu loubard, son oncle Six-Doigts, fonctionnaire, qui passe de temps en temps à son travail pour toucher les pots de vin qui lui reviennent et qui, avec sa femme, complotent pour s'octroyer la totalité de l'héritage, sa tante "Paria" flic qui a fait un mariage d'amour au grand désappointement de la famille, sa tante "Parfaite" qui a épousé l'homme choisi par sa famille et qui, sans jamais se plaindre, en subit les conséquences chaque jour et encore bien d'autres membres de cette nombreuse famille constituant un bel échantillon de personnages que l'enfant observe, écoute et ausculte comme pour diagnostiquer la maladie dont ils souffrent et, à travers eux, les maux dont souffre l'Inde...
Et, en fait de maux, ce grand pays n'en manque pas : pauvreté, violence, disparitions d'enfants et trafic d'organes, corruption, addiction à la drogue des jeunes, prix exorbitant de l'immobilier, mépris des femmes, rivalités familiales,... autant de maladies que l'enfant observe et analyse avec ses yeux encore bien candides... En résumé, c'est un portrait assez complet de l'Inde moderne que nous propose Abha Dawesar avec ce roman et, autant que je puisse en juger, je trouve qu'il est très réussi...

Oui, j'ai beaucoup aimé ce roman. Tout d'abord pour le thème, bien sûr, et, si vous êtes un visiteur plus ou moins régulier de ce blog, vous n'êtes pas sans savoir que je suis comme qui dirait "envoutée" par ce pays mais également pour la façon dont le roman est écrit : rien n'est nommé. La famille vit dans une grande ville dont on devine qu'il s'agit peut-être de Delhi mais cela pourrait être toute autre ville d'importance en Inde. Les gens sont désignés selon leur particularité physique comme "Psoriasis" ou "Six-Doigts", leur place dans la famille ou un trait de caractère comme "Paria", "Camé Raté" qui se drogue ou encore "Parfaite"... cela donne un certain détachement mais également de l'ampleur aux personnages. Ce style n'a pas été sans me rappeler Saramago, un auteur que j'aime également beaucoup; je sais, la comparaison ne tient pas car Saramago ne "joue" pas "dans la même catégorie" mais j'ai trouvé quelques ressemblances dans le style : l'absence de noms, les phrases simples et les descriptions chirurgicales... ce n'est que mon impression alors, adorateurs de Saramago (dont je fais partie d'ailleurs), ne m'en veuillez pas s'il vous plait !! ;-)
Que dire de plus ? Le livre ne manque pas d'humour et le ton est assez grinçant parfois, ce qui m'a également beaucoup plu... Lisez-le...

Juste entre nous, comme ça, pour s'amuser, je trouve qu'Aishwarya Rai fait une Miss Shampoing très convaincante... qu'en pensez-vous ? ;-)

aishwarya_rai_1

Je découvrais cette auteure avec ce livre et je pense ne pas m'arrêter en si bon chemin : je vais m'intéresser de très très près à ses autres romans...

C'est un roman à découvrir qui dresse un beau portrait de l'Inde contemporaine...  ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30

D'autres avis : Joël (Biblioblog)