Anjana_AppachanaÉditions : Zulma - Traduction : de l'anglais (Inde) par Alain PORTE -
Titre original
: Incantations and Other Stories - Nombre de pages : 290

4ème de couverture :
"Ce fut ma vieille amie qui, en toute innocence, me posa la question : est-ce que la famille observait les coutumes habituelles au cas où le nouveau-né serait un garçon ? Quelles coutumes, ai-je demandé, déroutée. Elle gloussa."

Pleines d’inventions narratives, les nouvelles d’Anjana Appachana entrelacent enchantement amoureux et cruauté inconsciente, songeries amères et tendres, conflits cocasses ou tragiques. Elles nous font découvrir l’Inde du point de vue de la femme, de l’enfance vulnérable aux déboires des épousailles ; de la fillette qui s’invente une vie sentimentale en lisant Jane Eyre au moment où sa sœur aînée se marie, à celle qui porte une dévotion folle à sa mère — au point de la croire en communication directe avec le panthéon des divinités hindoues !

Mon avis :
Encore un recueil de nouvelles indiennes que je vous recommande vivement pour une belle plongée en plein coeur de la société indienne des années 80 vue par des femmes : fillette, mère, épouse ou amie ! Les huit nouvelles qui composent ce recueil d'Anjana Appachana sont en effet toutes très intéressantes à plus d'un titre : l'auteur, décortiquant la société indienne des années 80, nous donne à réfléchir sur cette société qui se cherche. Entre modernité occidentale et valeurs ancestrales, quel compromis serait le moins pire ? A travers ces récits de vies "ordinaires", sont évoqués tour à tour les relations parents-enfants, les mariages arrangés qui font souvent fi des ambitions et des sentiments et le travail des femmes dans une société où c'est encore elles qui doivent tenir seules la gestion du foyer. Avec un style fluide et un humour caustique, l'auteur nous embarque dans le sillage de ces personnages attachants, émouvants, ridicules, parfois, et il est difficile d'y résister. ;-)

Dans Bahu, une jeune femme se sent prisonnière de son mariage : comme le veut la tradition, elle vit chez sa belle-famille et, en belle-fille obéissante et respectueuse des coutumes, prend soin de la maison et de ses habitants en plus de son travail à plein temps. Mais, à tant s'occuper de sa grande famille, trouvera-t-elle le temps de sauver sa relation amoureuse avec son époux ?
"Les livres parlent de l'instant de la révélation, la soudaine et absolue prise de conscience de son propre malaise. En réalité ça ne se produit pas comme ça. Il n'y a pas d'instant unique. Chaque fois que vous cédez, vous vous persuadez que l'adaptation est indispensable au mariage. Inutile de contrarier les gens quand vous vivez avec eux. Il n'y aura pas de prochaine fois. Mais si, il y en a une. Vous cédez encore, et encore, et encore. Puis arrive un moment où ce n'est plus une affaire anodine. Mais, toujours submergée par la culpabilité, toujours résolue à faire plaisir, vous succombez encore. Insensiblement, mais irrévocablement, vous glissez dans le genre de vie qui est l'opposé total et affreux de tout ce en quoi vous croyez. Le genre de vie dont vous parliez avant le mariage (un temps de bonheur parfait en principe) en disant, jamais je n'acceptarais une telle chose. Plutôt partir.
Maintenant cette situation est la vôtre. Vous n'êtes pas partie.
Vivrez-vous toujours comme ça ?"
(Zulma - p.15-16).

Dans Mes seuls dieux, l'univers d'une petite fille de quatre ans tourne autour de sa mère. Sa mère, son dieu, à qui elle ne peut jamais raconter de mensonge parce qu'elle discute avec les autres dieux qui lui racontent toutes ses bêtises...
"J’avais alors quatre ans, mais certains souvenirs sont restés vivaces, gravés dans mon esprit, comme le bougainvillée rouge près de la maison de mes grands-parents. Des couleurs, partout des couleurs; dehors, dans le jardin; dedans, jaillissant des vases dans chaque pièce. Les broderies de ma mère partout dans la maison, des nuances chatoyantes de rouge, d’or et de vert, comme les saris qu'elle portait. Souvenirs de brouillard et de lucioles, et Ponni dans sa robe violette… ses poux… mes poux. Odeur du bois à brûler se propageant de la salle de bains à la cuisine, se mêlant à l’odeur du curry de viande. Oui, le curry de viande et ma crise, la Reine de toutes les Crises." (Zulma - p.45).

DIWALI_INDE

Sharmaji et Sharmaji et les sucreries de Diwali sont deux récits très drôles qui, à quelques mois d'intervalle, racontent le peu d'entrain au travail d'un employé d'une grande société. Sa "longue" journée de travail se résume à boire du thé, discuter et se rafraîchir. Et lorsque son patron lui demande des comptes, il argue de ses vingt-cinq années de société à travailler comme un âne sans aucune reconnaissance de ses supérieurs hiérarchiques ! Alors, ce n'est pas un petit jeune qui va lui dire ce qu'il a à faire !!

Prophétie évoque l'impossibilité pour une jeune fille indienne d'aborder la sexualité avec ses parents. Alors, lorsque la catastrophe arrive, que faire ? Oublier ses rêves et se marier au plus vite !

Dans Le fantôme de la Barsati, Anjana Appachana traite plusieurs thèmes : le rôle central de la femme au sein de son foyer, le refuge dans la prière des hommes qui refusent d'affronter leur vie, le rôle des fantômes, la crédulité des gens, la difficile émancipation des femmes et la natalité galopante des pauvres. Autant de sujets encore bien d'actualité de nos jours !
"M. Srivastava dit : "Pour vous, parce que vous êtes madrasi et que les Madrasis sont de bons locataires, nous vous demandons seulement mille cinq cents roupies pour notre splendide
barsati.
— Mais votre
barsati est hantée, dit Rao.
Hantée ! s'exclama M. Srivastava. Qu'est-ce que vous dites ?
— Vous ne savez pas ? Vous n'en avez jamais entendu parler ?
— Jamais entendu dire rien de pareil."
Rao leur raconta. Il y a huit ans, une jeune Indienne du Sud avait vécu dans la
barsati. Un jour, aussi discrètement qu'elle avait vécu, elle s’était pendue. Une fille douce, gentille, personne n'a compris. Depuis lors, on a dit que son esprit hantait la barsati."
(Zulma - p.143-144)

Incantations est une nouvelle très triste qui traite du viol. Dans un monde gouverné par les hommes, où la femme est bien souvent ignorante de la nuit de noce, comment reprocher à une jeune mariée meurtrie de prendre sa jeune soeur de 12 ans comme confidente...
"Aujourd'hui, vingt ans plus tard, j'essaie d'imaginer ce qui serait arrivé si ma soeur avait parlé du viol à mes parents. Ils auraient bien sûr tout annulé. Et Sangeeta, avec sa virginité perdue, aurait continué à vivre avec nos parents, en femme déchue, comme diraient les gens. Réduite à néant, elle aurait disparu sans bruit dans la grisaille d'un célibat éternel, pendant que mes parents priaient pour qu'un homme sympathique survienne et l'aime en dépit de tout, sans rechercher un hymen intact. Si j'avais été plus âgée, j'aurais parlé à mes parents, je les aurais regardés se ratatiner presque sans bruit, acceptant la chose comme leur karma en raison des péchés commis dans leurs vies antérieures, consolant leur fille aînée, portant éternellement le fardeau d'une fille sans mari et déflorée. Et les gens, oh les gens auraient jasé et encore jasé, et la faute aurait été entièrement la sienne." (Zulma - p.231-232)

Sa mère est le récit d'une lettre d'une mère à sa fille partie pour deux ans aux États-Unis. L'occasion pour elle de lui rappeler son départ mais également et surtout la tristesse de son absence...
"Quand tu seras mariée, peut-être alors comprendras-tu qu'un père et qu'un mari sont deux choses très différentes. Dans un mariage arrangé tu n'auras pas de désillusions, car tu n'auras pas eu d'illusions au départ. C’est pour cela que les mariages arrangés marchent. Bien entendu, nous ne mettrons pas de pression sur toi. Fais-nous savoir si tu es d'accord pour que ce garçon te rencontre et j'écrirai en ce sens à tante Naina."
(Zulma - p.280-281)

A découvrir ! ;-)

Plaisir de lecture : lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation1_30lecture_notation0_30